Prosper Mérimée
Nouvelles II
BeQ
Prosper Mérimée
(1803-1870)
Nouvelles II
La Vénue d’Ille – Carmen
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 83 : version 1.01
Index des volumes
Volume I Volume IV
Colomba La partie de trictrac
Mateo Falcone Le vase étrusque
Arsène Guillot
Volume II Histoire de Rondino
La Vénus d’Ille L’abbé Aubain
Carmen La chambre bleue
Djoûmane
Volume III Il Viccolo di Madama
Vision de Charles XI Lucrezia
L’enlèvement de la
redoute
Federigo
La double méprise
Tamango
La Vénus d’Ille
Je descendais le dernier coteau du Canigou, et, bien
que le soleil fût déjà couché, je distinguais dans la
plaine les maisons de la petite ville d’Ille, vers laquelle
je me dirigeais.
« Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de
guide depuis la veille, vous savez sans doute où
demeure M. de Peyrehorade ?
– Si je le sais ! s’écria-t-il, je connais sa maison
comme la mienne ; et s’il ne faisait pas si noir, je vous
la montrerais. C’est la plus belle d’Ille. Il a de l’argent,
oui, M. de Peyrehorade ; et il marie son fils à plus riche
que lui encore.
– Et ce mariage se fera-t-il bientôt ? lui demandai-je.
– Bientôt ! il se peut que déjà les violons soient
commandés pour la noce. Ce soir, peut-être, demain,
après-demain, que sais-je ! C’est à Puygarrig que ça se
fera ; car c’est mademoiselle de Puygarrig que
monsieur le fils épouse. Ce sera beau, oui ! »
J’étais recommandé à M. de Peyrehorade par mon
ami M. de P. C’était, m’avait-il dit, un antiquaire fort
instruit et d’une complaisance à toute épreuve. Il se
ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines à dix
lieues à la ronde. Or je comptais sur lui pour visiter les
environs d’Ille, que je savais riches en monuments
antiques et du Moyen Âge. Ce mariage, dont on me
parlait alors pour la première fois, dérangeait tous mes
plans.
Je vais être un trouble-fête, me dis-je. Mais j’étais
attendu ; annoncé par M. de P., il fallait bien me
présenter.
« Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme
nous étions déjà dans la plaine, gageons un cigare que
je devine ce que vous allez faire chez M. de
Peyrehorade ?
– Mais, répondis-je en lui tendant un cigare, cela
n’est pas bien difficile à deviner. À l’heure qu’il est,
quand on a fait six lieues dans le Canigou, la grande
affaire, c’est de souper.
– Oui, mais demain ?... Tenez, je parierais que vous
venez à Ille pour voir l’idole ? j’ai deviné cela à vous
voir tirer en portrait les saints de Serrabona.
– L’idole ! quelle idole ? »
Ce mot avait excité ma curiosité.
« Comment ! on ne vous a pas conté, à Perpignan,
comment M. de Peyrehorade avait trouvé une idole en
terre ?
– Vous voulez dire une statue en terre cuite, en
argile ?
– Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi
faire des gros sous. Elle vous pèse autant qu’une cloche
d’église. C’est bien avant dans la terre, au pied d’un
olivier, que nous l’avons eue.
– Vous étiez donc présent à la découverte ?
– Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a
quinze jours, à Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil
olivier qui était gelé de l’année dernière, car elle a été
bien mauvaise, comme vous savez. Voilà donc qu’en
travaillant Jean Coll qui y allait de tout coeur, il donne
un coup de pioche, et j’entends bimm... comme s’il
avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je
dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voilà
qu’il paraît une main noire, qui semblait la main d’un
mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je m’en
vais à monsieur, et je lui dis : – Des morts, notre maître,
qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. – Quels
morts ? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plutôt vu la
main qu’il s’écrie : – Un antique ! un antique ! – Vous
auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà, avec
la pioche, avec les mains, qui se démène et qui faisait
quasiment autant d’ouvrage que nous deux.
– Et enfin que trouvâtes-vous ?
– Une grande femme noire plus qu’à moitié nue,
révérence parler, monsieur, toute en cuivre, et M. de
Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps
des païens... du temps de Charlemagne, quoi !
– Je vois ce que c’est... Quelque bonne Vierge en
bronze d’un couvent détruit.
– Une bonne Vierge ! ah bien oui !... Je l’aurais bien
reconnue, si ç’avait été une bonne Vierge. C’est une
idole, vous dis-je ; on le voit bien à son air. Elle vous
fixe avec ses grands yeux blancs... On dirait qu’elle
vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.
– Des yeux blancs ? Sans doute ils sont incrustés
dans le bronze. Ce sera peut-être quelque statue
romaine.
– Romaine ! c’est cela. M. de Peyrehorade dit que
c’est une Romaine. Ah ! je vois bien que vous êtes un
savant comme lui.
– Est-elle entière, bien conservée ?
– Oh ! monsieur, il ne lui manque rien. C’est encore
plus beau et mieux fini que le buste de Louis-Philippe,
qui est à la mairie, en plâtre peint. Mais avec tout cela,
la figure de cette idole ne me revient pas. Elle a l’air
méchante... et elle l’est aussi.
– Méchante ! Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?
– Pas à moi précisément ; mais vous allez voir. Nous
nous étions mis à quatre pour la dresser debout, et M.
de Peyrehorade, qui lui aussi tirait à la corde, bien qu’il
n’ait guère plus de force qu’un poulet, le digne
homme ! Avec bien de la peine nous la mettons droite.
J’amassais un tuileau pour la caler, quand, patatras ! la
voilà qui tombe à la renverse tout d’une masse. Je dis :
Gare dessous ! Pas assez vite pourtant, car Jean Coll n’a
pas eu le temps de tirer sa jambe...
– Et il a été blessé ?
– Cassée net comme un échalas, sa pauvre jambe !
Pécaïre ! quand j’ai vu cela, moi, j’étais furieux. Je
voulais défoncer l’idole à coups de pioche, mais M. de
Peyrehorade m’a retenu. Il a donné de l’argent à Jean
Coll, qui tout de même est encore au lit depuis quinze
jours que cela lui est arrivé, et le médecin dit qu’il ne
marchera jamais de cette jambe-là comme de l’autre.
C’est dommage, lui qui était notre meilleur coureur et,
après monsieur le fils, le plus malin joueur de paume.
C’est que M. Alphonse de Peyrehorade en a été triste,
car c’est Coll qui faisait sa partie. Voilà qui était beau à
voir comme ils se renvoyaient les balles. Paf ! paf !
Jamais elles ne touchaient terre. »
Devisant de la sorte, nous entrâmes à Ille, et je me
trouvai bientôt en présence de M. de Peyrehorade.
C’était un petit vieillard vert encore et dispos, poudré,
le nez rouge, l’air jovial et goguenard. Avant d’avoir
ouvert la lettre de M. de P., il m’avait installé devant
une table bien servie, et m’avait présenté à sa femme et
à son fils comme un archéologue illustre, qui devait
tirer le Roussillon de l’oubli où le laissait l’indifférence
des savants.
Tout en mangeant de bon appétit, car rien ne dispose
mieux que l’air vif des montagnes, j’examinais mes
hôtes. J’ai dit un mot de M. de Peyrehorade ; je dois
ajouter que c’était la vivacité même. Il parlait,
mangeait, se levait, courait à sa bibliothèque,
m’apportait des livres, me montrait des estampes, me
versait à boire ; il n’était jamais deux minutes en repos.
Sa femme, un peu trop grasse, comme la plupart des
Catalanes lorsqu’elles ont passé quarante ans, me parut
une provinciale renforcée, uniquement occupée des
soins de son ménage. Bien que le souper fût suffisant
pour six personnes au moins, elle courut à la cuisine, fit
tuer des pigeons, frire des miliasses, ouvrit je ne sais
combien de pots de confitures. En un instant la table fut
encombrée de plats et de bouteilles, et je serais
certainement mort d’indigestion si j’avais goûté
seulement à tout ce qu’on m’offrait. Cependant, à
chaque plat que je refusais, c’étaient de nouvelles
excuses. On craignait que je ne me trouvasse bien mal à
Ille. Dans la province on a peu de ressources, et les
Parisiens sont si difficiles !
Au milieu des allées et venues de ses parents, M.
Alphonse de Peyrehorade ne bougeait pas plus qu’un
Terme. C’était un grand jeune homme de vingt-six ans,
d’une physionomie belle et régulière, mais manquant
d’expression. Sa taille et ses formes athlétiques
justifiaient bien la réputation d’infatigable joueur de
paume qu’on lui faisait dans le pays. Il était ce soir-là
habillé avec élégance, exactement d’après la gravure du
dernier numéro du Journal des modes. Mais il me
semblait gêné dans ses vêtements ; il était roide comme
un piquet dans son col de velours, et ne se tournait que
tout d’une pièce. Ses mains grosses et hâlées, ses ongles
courts, contrastaient singulièrement avec son costume.
C’étaient des mains de laboureur sortant des manches
d’un dandy. D’ailleurs, bien qu’il me considérât de la
tête aux pieds fort curieusement, en ma qualité de
Parisien, il ne m’adressa qu’une seule fois la parole
dans toute la soirée, ce fut pour me demander où j’avais
acheté la chaîne de ma montre.
« Ah çà ! mon cher hôte, me dit M. de Peyrehorade,
le souper tirant à sa fin, vous m’appartenez, vous êtes
chez moi. Je ne vous lâche plus, sinon quand vous aurez
vu tout ce que nous avons de curieux dans nos
montagnes. Il faut que vous appreniez à connaître notre
Roussillon, et que vous lui rendiez justice. Vous ne
vous doutez pas de tout ce que nous allons vous
montrer. Monuments phéniciens, celtiques, romains,
arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le cèdre
jusqu’à l’hysope. Je vous mènerai partout et ne vous
ferai pas grâce d’une brique. »
Un accès de toux l’obligea de s’arrêter. J’en profitai
pour lui dire que je serais désolé de le déranger dans
une circonstance aussi intéressante pour sa famille. S’il
voulait bien me donner ses excellents conseils sur les
excursions que j’aurais à faire, je pourrais, sans qu’il
prît la peine de m’accompagner...
« Ah ! vous voulez parler du mariage de ce garçon-
là, s’écria-t-il en m’interrompant. Bagatelle ! ce sera
fait après-demain. Vous ferez la noce avec nous, en
famille, car la future est en deuil d’une tante dont elle
hérite. Ainsi point de fête, point de bal... C’est
dommage... vous auriez vu danser nos Catalanes... Elles
sont jolies, et peut-être l’envie vous aurait-elle pris
d’imiter mon Alphonse. Un mariage, dit-on, en amène
d’autres... Samedi, les jeunes gens mariés, je suis libre,
et nous nous mettons en course. Je vous demande
pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province.
Pour un Parisien blasé sur les fêtes... et une noce sans
bal encore ! Pourtant, vous verrez une mariée... une
mariée... vous m’en direz des nouvelles... Mais vous
êtes un homme grave et vous ne regardez plus les
femmes. J’ai mieux que cela à vous montrer. Je vous
ferai voir quelque chose !... Je vous réserve une fière
surprise pour demain.
– Mon Dieu ! lui dis-je, il est difficile d’avoir un
trésor dans sa maison sans que le public en soit instruit.
Je crois deviner la surprise que vous me préparez. Mais
si c’est de votre statue qu’il s’agit, la description que
mon guide m’en a faite n’a servi qu’à exciter ma
curiosité et à me disposer à l’admiration.
– Ah ! il vous a parlé de l’idole, car c’est ainsi qu’ils
appellent ma belle Vénus Tur... mais je ne veux rien
vous dire. Demain, au grand jour, vous la verrez, et
vous me direz si j’ai raison de la croire un chef-
d’oeuvre. Parbleu ! vous ne pouviez arriver plus à
propos ! Il y a des inscriptions que moi, pauvre
ignorant, j’explique à ma manière... mais un savant de
Paris !... Vous vous moquerez peut-être de mon
interprétation... car j’ai fait un mémoire... moi qui vous
parle... vieil antiquaire de province, je me suis lancé...
Je veux faire gémir la presse... Si vous vouliez bien me
lire et me corriger, je pourrais espérer... Par exemple, je
suis bien curieux de savoir comment vous traduirez
cette inscription sur le socle : CAVE... Mais je ne veux
rien vous demander encore ! À demain, à demain ! Pas
un mot sur la Vénus aujourd’hui !
– Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser
là ton idole. Tu devrais voir que tu empêches monsieur
de manger. Va, monsieur a vu à Paris de bien plus
belles statues que la tienne. Aux Tuileries, il y en a des
douzaines, et en bronze aussi.
– Voilà bien l’ignorance, la sainte ignorance de la
province ! interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un
antique admirable aux plates figures de Coustou !
Comme avec irrévérence
Parle des dieux ma ménagère !
Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse
ma statue pour en faire une cloche à notre église. C’est
qu’elle en eût été la marraine. Un chef-d’oeuvre de
Myron, monsieur !
– Chef-d’oeuvre ! chef-d’oeuvre ! un beau chef-
d’oeuvre qu’elle a fait ! casser la jambe d’un homme !
– Ma femme, vois-tu ? dit M. de Peyrehorade d’un
ton résolu, et tendant vers elle sa jambe droite dans un
bas de soie chinée, si ma Vénus m’avait cassé cette
jambe-là, je ne la regretterais pas.
– Bon Dieu ! Peyrehorade, comment peux-tu dire
cela ! Heureusement que l’homme va mieux... Et
encore je ne peux pas prendre sur moi de regarder la
statue qui fait des malheurs comme celui-là. Pauvre
Jean Coll !
– Blessé par Vénus, monsieur, dit M. de
Peyrehorade riant d’un gros rire, blessé par Vénus, le
maraud se plaint.
Veneris nec praemia noris.
Qui n’a été blessé par Vénus ? »
M. Alphonse, qui comprenait le français mieux que
le latin, cligna de l’oeil d’un air d’intelligence, et me
regarda comme pour me demander : Et vous, Parisien,
comprenez-vous ?
Le souper finit. Il y avait une heure que je ne
mangeais plus. J’étais fatigué, et je ne pouvais parvenir
à cacher les fréquents bâillements qui m’échappaient.
Madame de Peyrehorade s’en aperçut la première, et
remarqua qu’il était temps d’aller dormir. Alors
commencèrent de nouvelles excuses sur le mauvais gîte
que j’allais avoir. Je ne serais pas comme à Paris. En
province on est si mal ! Il fallait de l’indulgence pour
les Roussillonnais. J’avais beau protester qu’après une
course dans les montagnes une botte de paille me serait
un coucher délicieux, on me priait toujours de
pardonner à de pauvres campagnards s’ils ne me
traitaient aussi bien qu’ils l’eussent désiré. Je montai
enfin à la chambre qui m’était destinée, accompagné de
M. de Peyrehorade. L’escalier, dont les marches
supérieures étaient en bois, aboutissait au milieu d’un
corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.
« À droite, me dit mon hôte, c’est l’appartement que
je destine à la future madame Alphonse. Votre chambre
est au bout du corridor opposé. Vous sentez bien,
ajouta-t-il d’un air qu’il voulait rendre fin, vous sentez
bien qu’il faut isoler de nouveaux mariés. Vous êtes à
un bout de la maison, eux à l’autre. »
Nous entrâmes dans une chambre bien meublée, où
le premier objet sur lequel je portai la vue fut un lit long
de sept pieds, large de six, et si haut qu’il fallait un
escabeau pour s’y guinder. Mon hôte m’ayant indiqué
la position de la sonnette, et s’étant assuré par lui-même
que le sucrier était plein, les flacons d’eau de Cologne
dûment placés sur la toilette, après m’avoir demandé
plusieurs fois si rien ne me manquait, me souhaita une
bonne nuit et me laissa seul.
Les fenêtres étaient fermées. Avant de me
déshabiller, j’en ouvris une pour respirer l’air frais de la
nuit, délicieux après un long souper. En face était le
Canigou, d’un aspect admirable en tout temps, mais qui
me parut ce soir-là la plus belle montagne du monde,
éclairé qu’il était par une lune resplendissante. Je
demeurai quelques minutes à contempler sa silhouette
merveilleuse, et j’allais fermer ma fenêtre, lorsque,
baissant les yeux, j’aperçus la statue sur un piédestal à
une vingtaine de toises de la maison. Elle était placée à
l’angle d’une haie vive qui séparait un petit jardin d’un
vaste carré parfaitement uni, qui, je l’appris plus tard,
était le jeu de paume de la ville. Ce terrain, propriété de
M. de Peyrehorade, avait été cédé par lui à la commune,
sur les pressantes sollicitations de son fils.
À la distance où j’étais, il m’était difficile de
distinguer l’attitude de la statue ; je ne pouvais juger
que de sa hauteur, qui me parut de six pieds environ. En
ce moment, deux polissons de la ville passaient sur le
jeu de paume, assez près de la haie, sifflant le joli air du
Roussillon : Montagnes régalades. Ils s’arrêtèrent pour
regarder la statue ; un d’eux l’apostropha même à haute
voix. Il parlait catalan ; mais j’étais dans le Roussillon
depuis assez longtemps pour pouvoir comprendre à peu
près ce qu’il disait.
« Te voilà donc, coquine ! (Le terme catalan était
plus énergique.) Te voilà ! disait-il. C’est donc toi qui
as cassé la jambe à Jean Coll ! Si tu étais à moi, je te
casserais le cou.
– Bah ! avec quoi ? dit l’autre. Elle est de cuivre, et
si dure qu’Étienne a cassé sa lime dessus, essayant de
l’entamer. C’est du cuivre du temps des païens ; c’est
plus dur que je ne sais quoi.
– Si j’avais mon ciseau à froid (il paraît que c’était
un apprenti serrurier), je lui ferais bientôt sauter ses
grands yeux blancs, comme je tirerais une amande de sa
coquine. Il y a pour plus de cent sous d’argent. »
Ils firent quelques pas en s’éloignant.
« Il faut que je souhaite le bonsoir à l’idole », dit le
plus grand des apprentis, s’arrêtant tout à coup.
Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je
le vis déployer le bras, lancer quelque chose, et aussitôt
un coup sonore retentit sur le bronze. Au même instant
l’apprenti porta la main à sa tête en poussant un cri de
douleur.
« Elle me l’a rejetée ! » s’écria-t-il.
Et mes deux polissons prirent la fuite à toutes
jambes. Il était évident que la pierre avait rebondi sur le
métal, et avait puni ce drôle de l’outrage qu’il faisait à
la déesse.
Je fermai la fenêtre en riant de bon coeur.
« Encore un Vandale puni par Vénus ! Puissent tous
les destructeurs de nos vieux monuments avoir ainsi la
tête cassée ! » Sur ce souhait charitable, je m’endormis.
Il était grand jour quand je me réveillai. Auprès de
mon lit étaient d’un côté, M. de Peyrehorade, en robe
de chambre ; de l’autre, un domestique envoyé par sa
femme, une tasse de chocolat à la main.
« Allons, debout, Parisien ! Voilà bien mes
paresseux de la capitale ! disait mon hôte pendant que
je m’habillais à la hâte. Il est huit heures, et encore au
lit ! je suis levé, moi, depuis six heures. Voilà trois fois
que je monte ; je me suis approché de votre porte sur la
pointe du pied : personne, nul signe de vie. Cela vous
fera mal de trop dormir à votre âge. Et ma Vénus que
vous n’avez pas encore vue ! Allons, prenez-moi vite
cette tasse de chocolat de Barcelone... Vraie
contrebande... Du chocolat comme on n’en a pas à
Paris. Prenez des forces, car lorsque vous serez devant
ma Vénus, on ne pourra plus vous en arracher. »
En cinq minutes je fus prêt, c’est-à-dire à moitié
rasé, mal boutonné, et brûlé par le chocolat que j’avalai
bouillant. Je descendis dans le jardin, et me trouvai
devant une admirable statue.
C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse
beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les
Anciens représentaient d’ordinaire les grandes
divinités ; la main droite, levée à la hauteur du sein,
était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux
premiers doigts étendus, les deux autres légèrement
ployés. L’autre main, rapprochée de la hanche,
soutenait la draperie qui couvrait la partie inférieure du
corps. L’attitude de cette statue rappelait celle du
Joueur de mourre qu’on désigne, je ne sais trop
pourquoi, sous le nom de Germanicus. Peut-être avait-
on voulu représenter la déesse jouant au jeu de mourre.
Quoi qu’il en soit, il est impossible de voir quelque
chose de plus parfait que le corps de cette Vénus ; rien
de plus suave, de plus voluptueux que ses contours ;
rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Je
m’attendais à quelque ouvrage du Bas-Empire ; je
voyais un chef-d’oeuvre du meilleur temps de la
statuaire. Ce qui me frappait surtout, c’était l’exquise
vérité des formes, en sorte qu’on aurait pu les croire
moulées sur nature, si la nature produisait d’aussi
parfaits modèles.
La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir
été dorée autrefois. La tête, petite comme celle de
presque toutes les statues grecques, était légèrement
inclinée en avant. Quant à la figure, jamais je ne
parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le
type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique
dont il me souvienne. Ce n’était point cette beauté
calme et sévère des sculpteurs grecs, qui, par système,
donnaient à tous les traits une majestueuse immobilité.
Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention
marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à
la méchanceté. Tous les traits étaient contractés
légèrement : les yeux un peu obliques, la bouche
relevée des coins, les narines quelque peu gonflées.
Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d’une
incroyable beauté cependant. En vérité, plus on
regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le
sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût
s’allier à l’absence de toute sensibilité.
« Si le modèle a jamais existé, dis-je à M. de
Peyrehorade, et le doute que le ciel ait jamais produit
une telle femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se
complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans
son expression quelque chose de féroce, et pourtant je
n’ai jamais vu rien de si beau.
– C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ! »
s’écria M. de Peyrehorade, satisfait de mon
enthousiasme.
Cette expression d’ironie infernale était augmentée
peut-être par le contraste de ses yeux incrustés d’argent
et très brillants avec la patine d’un vert noirâtre que le
temps avait donnée à toute la statue. Ces yeux brillants
produisaient une certaine illusion qui rappelait la
réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon
guide, qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la
regardaient. Cela était presque vrai, et je ne pus me
défendre d’un mouvement de colère contre moi-même
en me sentant un peu mal à mon aise devant cette figure
de bronze.
« Maintenant que vous avez tout admiré en détail,
mon cher collègue en antiquaillerie, dit mon hôte,
ouvrons, s’il vous plaît, une conférence scientifique.
Que dites-vous de cette inscription, à laquelle vous
n’avez point pris garde encore ? »
Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces
mots :
CAVE AMANTEM.
« Quid dicis, doctissime ? me demanda-t-il en se
frottant les mains. Voyons si nous nous rencontrerons
sur le sens de ce cave amantem !
– Mais, répondis-je, il y a deux sens. On peut
traduire : « Prends garde à celui qui t’aime, défie-toi
des amants. » Mais, dans ce sens, je ne sais si cave
amantem serait d’une bonne latinité. En voyant
l’expression diabolique de la dame, je croirais plutôt
que l’artiste a voulu mettre en garde le spectateur contre
cette terrible beauté. Je traduirais donc : « Prends garde
à toi si elle t’aime. »
– Humph ! dit M. de Peyrehorade, oui, c’est un sens
admirable ; mais, ne vous en déplaise, je préfère la
première traduction, que je développerai pourtant. Vous
connaissez l’amant de Vénus ?
– Il y en a plusieurs.
– Oui ; mais le premier, c’est Vulcain. N’a-t-on pas
voulu dire : « Malgré toute ta beauté, ton air
dédaigneux, tu auras un forgeron, un vilain boiteux
pour amant ! » Leçon profonde, monsieur, pour les
coquettes ! »
Je ne pus m’empêcher de sourire, tant l’explication
me parut tirée par les cheveux.
« C’est une terrible langue que le latin avec sa
concision, observai-je pour éviter de contredire
formellement mon antiquaire, et je reculai de quelques
pas afin de mieux contempler la statue.
– Un instant, collègue ! dit M. de Peyrehorade en
m’arrêtant par le bras, vous n’avez pas tout vu. Il y a
encore une autre inscription. Montez sur le socle et
regardez au bras droit. »
En parlant ainsi il m’aidait à monter.
Je m’accrochai sans trop de façons au cou de la
Vénus, avec laquelle je commençais à me familiariser.
Je la regardai même un instant sous le nez, et la trouvai
de près encore plus méchante et encore plus belle. Puis
je reconnus qu’il y avait, gravés sur le bras, quelques
caractères d’écriture cursive antique, à ce qu’il me
sembla. À grand renfort de besicles j’épelai ce qui suit,
et cependant M. de Peyrehorade répétait chaque mot à
mesure que je le prononçais, approuvant du geste et de
la voix. Je lus donc :
VENERI TVRBVL...
EVTYCHES MYRO
IMPERIO FECIT.
Après ce mot TVRBVL de la première ligne, il me
sembla qu’il y avait quelques lettres effacées ; mais
TVRBVL était parfaitement lisible.
« Ce qui veut dire ?... » me demanda mon hôte
radieux et souriant avec malice, car il pensait bien que
je ne me tirerais pas facilement de ce TVRBVL.
« Il y a un mot que je ne m’explique pas encore, lui
dis-je ; tout le reste est facile. Eutychès Myron a fait
cette offrande à Vénus par son ordre.
– À merveille. Mais TVRBVL, qu’en faites-vous ?
Qu’est-ce que TVRBVL ?
– TVRBVL m’embarrasse fort. Je cherche en vain
quelque épithète connue de Vénus qui puisse m’aider.
Voyons, que diriez-vous de TVRBVLENTA ? Vénus qui
trouble, qui agite... Vous vous apercevez que je suis
toujours préoccupé de son expression méchante.
TVRBVLENTA, ce n’est point une trop mauvaise épithète
pour Vénus », ajoutai-je d’un ton modeste, car je n’étais
pas moi-même fort satisfait de mon explication.
« Vénus turbulente ! Vénus la tapageuse ! Ah ! vous
croyez donc que ma Vénus est une Vénus de cabaret ?
Point du tout, monsieur ; c’est une Vénus de bonne
compagnie. Mais je vais vous expliquer ce TVRBVL...
Au moins vous me promettez de ne point divulguer ma
découverte avant l’impression de mon mémoire. C’est
que, voyez-vous, je m’en fais gloire, de cette trouvaille-
là... Il faut bien que vous nous laissiez quelques épis à
glaner, à nous autres pauvres diables de provinciaux.
Vous êtes si riches, messieurs les savants de Paris ! »
Du haut du piédestal, où j’étais toujours perché, je
lui promis solennellement que je n’aurais jamais
l’indignité de lui voler sa découverte.
« TVRBVL..., monsieur, dit-il en se rapprochant et
baissant la voix de peur qu’un autre que moi ne pût
l’entendre, lisez TVRBVLNERA.
– Je ne comprends pas davantage.
– Écoutez bien. À une lieue d’ici, au pied de la
montagne, il y a un village qui s’appelle Boulternère.
C’est une corruption du mot latin TVRBVLNERA. Rien
de plus commun que ces inversions. Boulternère,
monsieur, a été une ville romaine. Je m’en étais
toujours douté, mais jamais je n’en avais eu la preuve.
La preuve, la voilà. Cette Vénus était la divinité topique
de la cité de Boulternère ; et ce mot de Boulternère, que
je viens de démontrer d’origine antique, prouve une
chose bien plus curieuse, c’est que Boulternère, avant
d’être une ville romaine, a été une ville phénicienne ! »
Il s’arrêta un moment pour respirer et jouir de ma
surprise. Je parvins à réprimer une forte envie de rire.
« En effet, poursuivit-il, TVRBVLNERA est pur
phénicien, TVR, prononcez TOUR... TOUR et SOUR,
même mot, n’est-ce pas ? SOUR est le nom phénicien de
Tyr ; je n’ai pas besoin de vous en rappeler le sens.
BVL, c’est Baal ; Bâl, Bel, Bul, légères différences de
prononciation. Quant à NERA, cela me donne un peu de
peine. Je suis tenté de croire, faute de trouver un mot
phénicien, que cela vient du grec γηρσς, humide,
marécageux. Ce serait donc un mot hybride. Pour
justifier γηρσς , je vous montrerai à Boulternère
comment les ruisseaux de la montagne y forment des
mares infectes. D’autre part, la terminaison NERA aurait
pu être ajoutée beaucoup plus tard en l’honneur de Nera
Pivesuvia, femme de Tétricus, laquelle aurait fait
quelque bien à la cité de Turbul. Mais, à cause des
mares, je préfère l’étymologie de γηρσς. »
Il prit une prise de tabac d’un air satisfait.
« Mais laissons les Phéniciens, et revenons à
l’inscription. Je traduis donc : “À Vénus de Boulternère
Myron dédie par son ordre cette statue, son ouvrage.” »
Je me gardai bien de critiquer son étymologie, mais
je voulus à mon tour faire preuve de pénétration, et je
lui dis :
« Halte-là, monsieur. Myron a consacré quelque
chose, mais je ne vois nullement que ce soit cette statue.
– Comment ! s’écria-t-il, Myron n’était-il pas un
fameux sculpteur grec ? Le talent se sera perpétué dans
sa famille : c’est un de ses descendants qui aura fait
cette statue. Il n’y a rien de plus sûr.
– Mais, répliquai-je, je vois sur le bras un petit trou.
Je pense qu’il a servi à fixer quelque chose, un bracelet,
par exemple, que ce Myron donna à Vénus en offrande
expiatoire. Myron était un amant malheureux. Vénus
était irritée contre lui : il l’apaisa en lui consacrant un
bracelet d’or. Remarquez que fecit se prend fort souvent
pour consecravit. Cc sont termes synonymes. Je vous
en montrerais plus d’un exemple si j’avais sous la main
Gruter ou bien Orelli. Il est naturel qu’un amoureux
voie Vénus en rêve, qu’il s’imagine qu’elle lui
commande de donner un bracelet d’or à sa statue.
Myron lui consacra un bracelet... Puis les barbares ou
bien quelque voleur sacrilège...
– Ah ! qu’on voit bien que vous avez fait des
romans ! s’écria mon hôte en me donnant la main pour
descendre. Non, monsieur, c’est un ouvrage de l’école
de Myron. Regardez seulement le travail, et vous en
conviendrez. »
M’étant fait une loi de ne jamais contredire à
outrance les antiquaires entêtés, je baissai la tête d’un
air convaincu en disant :
« C’est un admirable morceau.
– Ah ! mon Dieu, s’écria M. de Peyrehorade, encore
un trait de vandalisme ! On aura jeté une pierre à ma
statue ! »
Il venait d’apercevoir une marque blanche un peu
au-dessus du sein de la Vénus. Je remarquai une trace
semblable sur les doigts de la main droite, qui, je le
supposai alors, avaient été touchés dans le trajet de la
pierre, ou bien un fragment s’en était détaché par le
choc et avait ricoché sur la main. Je contai à mon hôte
l’insulte dont j’avais été témoin et la prompte punition
qui s’en était suivie. Il en rit beaucoup, et, comparant
l’apprenti à Diomède, il lui souhaita de voir, comme le
héros grec, tous ses compagnons changés en oiseaux
blancs.
La cloche du déjeuner interrompit cet entretien
classique, et, de même que la veille, je fus obligé de
manger comme quatre. Puis vinrent des fermiers de M.
de Peyrehorade ; et pendant qu’il leur donnait audience,
son fils me mena voir une calèche qu’il avait achetée à
Toulouse pour sa fiancée, et que j’admirai, cela va sans
dire. Ensuite j’entrai avec lui dans l’écurie, où il me tint
une demi-heure à me vanter ses chevaux, à me faire
leur généalogie, à me conter les prix qu’ils avaient
gagnés aux courses du département. Enfin il en vint à
me parler de sa future, par la transition d’une jument
grise qu’il lui destinait.
« Nous la verrons aujourd’hui, dit-il. Je ne sais si
vous la trouverez jolie. Vous êtes difficiles, à Paris ;
mais tout le monde, ici et à Perpignan, la trouve
charmante. Le bon, c’est qu’elle est fort riche. Sa tante
de Prades lui a laissé son bien. Oh ! je vais être fort
heureux. »
Je fus profondément choqué de voir un jeune
homme paraître plus touché de la dot que des beaux
yeux de sa future.
« Vous vous connaissez en bijoux, poursuivit M.
Alphonse, comment trouvez-vous ceci ? Voici l’anneau
que je lui donnerai demain. »
En parlant ainsi, il tirait de la première phalange de
son petit doigt une grosse bague enrichie de diamants,
et formée de deux mains entrelacées ; allusion qui me
parut infiniment poétique. Le travail en était ancien,
mais je jugeai qu’on l’avait retouchée pour enchâsser
les diamants. Dans l’intérieur de la bague se lisaient ces
mots en lettres gothiques : Sempr’ab ti, c’est-à-dire,
toujours avec toi.
« C’est une jolie bague, lui dis-je ; mais ces
diamants ajoutés lui ont fait perdre un peu de son
caractère.
– Oh ! elle est bien plus belle comme cela, répondit-
il en souriant. Il y a là pour douze cents francs de
diamants. C’est ma mère qui me l’a donnée. C’était une
bague de famille, très ancienne... du temps de la
chevalerie. Elle avait servi à ma grand-mère, qui la
tenait de la sienne. Dieu sait quand cela a été fait.
– L’usage à Paris, lui dis-je, est de donner un anneau
tout simple, ordinairement composé de deux métaux
différents, comme de l’or et du platine. Tenez, cette
autre bague, que vous avez à ce doigt, serait fort
convenable. Celle-ci, avec ses diamants et ses mains en
relief, est si grosse, qu’on ne pourrait mettre un gant
par-dessus.
– Oh ! madame Alphonse s’arrangera comme elle
voudra. Je crois qu’elle sera toujours bien contente de
l’avoir. Douze cents francs au doigt, c’est agréable.
Cette petite bague-là, ajouta-t-il en regardant d’un air
de satisfaction l’anneau tout uni qu’il portait à la main,
celle-là, c’est une femme à Paris qui me l’a donnée un
jour de mardi gras. Ah ! comme je m’en suis donné
quand j’étais à Paris, il y a deux ans ! C’est là qu’on
s’amuse !... »
Et il soupira de regret.
Nous devions dîner ce jour-là à Puygarrig, chez les
parents de la future ; nous montâmes en calèche, et
nous nous rendîmes au château éloigné d’Ille d’environ
une lieue et demie. Je fus présenté et accueilli comme
l’ami de la famille. Je ne parlerai pas du dîner ni de la
conversation qui s’ensuivit, et à laquelle je pris peu de
part. M. Alphonse, placé à côté de sa future, lui disait
un mot à l’oreille tous les quarts d’heure. Pour elle, elle
ne levait guère les yeux, et, chaque fois que son
prétendu lui parlait, elle rougissait avec modestie, mais
lui répondait sans embarras.
Mademoiselle de Puygarrig avait dix-huit ans ; sa
taille souple et délicate contrastait avec les formes
osseuses de son robuste fiancé. Elle était non seulement
belle, mais séduisante. J’admirais le naturel parfait de
toutes ses réponses ; et son air de bonté, qui pourtant
n’était pas exempt d’une légère teinte de malice, me
rappela, malgré moi, la Vénus de mon hôte. Dans cette
comparaison que je fis en moi-même, je me demandais
si la supériorité de beauté qu’il fallait bien accorder à la
statue ne tenait pas, en grande partie, à son expression
de tigresse ; car l’énergie, même dans les mauvaises
passions, excite toujours en nous un étonnement et une
espèce d’admiration involontaire.
« Quel dommage, me dis-je en quittant Puygarrig,
qu’une si aimable personne soit riche, et que sa dot la
fasse rechercher par un homme indigne d’elle ! »
En revenant à Ille, et ne sachant trop que dire à
madame de Peyrehorade, à qui je croyais convenable
d’adresser quelquefois la parole :
« Vous êtes bien esprits forts en Roussillon !
m’écriai-je ; comment, madame, vous faites un mariage
un vendredi ! À Paris nous aurions plus de superstition ;
personne n’oserait prendre femme un tel jour.
– Mon Dieu ! ne m’en parlez pas, me dit-elle, si cela
n’avait dépendu que de moi, certes on eût choisi un
autre jour. Mais Peyrehorade l’a voulu, et il a fallu lui
céder. Cela me fait de la peine pourtant. S’il arrivait
quelque malheur ? Il faut bien qu’il y ait une raison, car
enfin pourquoi tout le monde a-t-il peur du vendredi ?
– Vendredi ! s’écria son mari, c’est le jour de
Vénus ! Bon jour pour un mariage ! Vous le voyez,
mon cher collègue, je ne pense qu’à ma Vénus.
D’honneur ! c’est à cause d’elle que j’ai choisi le
vendredi. Demain, si vous voulez, avant la noce, nous
lui ferons un petit sacrifice ; nous sacrifierons deux
palombes, et si je savais où trouver de l’encens...
– Fi donc, Peyrehorade ! interrompit sa femme
scandalisée au dernier point. Encenser une idole ! Ce
serait une abomination ! Que dirait-on de nous dans le
pays ?
– Au moins, dit M. de Peyrehorade, tu me
permettras de lui mettre sur la tête une couronne de
roses et de lis :
Manibus date lilia plenis.
Vous le voyez, monsieur, la charte est un vain mot.
Nous n’avons pas la liberté des cultes ! »
Les arrangement du lendemain furent réglés de la
manière suivante. Tout le monde devait être prêt et en
toilette à dix heures précises. Le chocolat pris, on se
rendrait en voiture à Puygarrig. Le mariage civil devait
se faire à la mairie du village, et la cérémonie religieuse
dans la chapelle du château. Viendrait ensuite un
déjeuner. Après le déjeuner on passerait le temps
comme l’on pourrait jusqu’à sept heures. À sept heures,
on retournerait à Ille, chez M. de Peyrehorade, où
devaient souper les deux familles réunies. Le reste
s’ensuit naturellement. Ne pouvant danser, on avait
voulu manger le plus possible.
Dès huit heures j’étais assis devant la Vénus, un
crayon à la main, recommençant pour la vingtième fois
la tête de la statue, sans pouvoir parvenir à en saisir
l’expression. M. de Peyrehorade allait et venait autour
de moi, me donnait des conseils, me répétait ses
étymologies phéniciennes ; puis disposait des roses du
Bengale sur le piédestal de la statue, et d’un ton tragi-
comique lui adressait des voeux pour le couple qui
allait vivre sous son toit. Vers neuf heures il rentra pour
songer à sa toilette, et en même temps parut M.
Alphonse, bien serré dans un habit neuf, en gants
blancs, souliers vernis, boutons ciselés, une rose à la
boutonnière.
« Vous ferez le portrait de ma femme ? me dit-il en
se penchant sur mon dessin. Elle est jolie aussi. »
En ce moment commençait, sur le jeu de paume
dont j’ai parlé, une partie qui, sur-le-champ, attira
l’attention de M. Alphonse. Et moi, fatigué, et
désespérant de rendre cette diabolique figure, je quittai
bientôt mon dessin pour regarder les joueurs. Il y avait
parmi eux quelques muletiers espagnols arrivés de la
veille. C’étaient des Aragonais et des Navarrois,
presque tous d’une adresse merveilleuse. Aussi les
Illois, bien qu’encouragés par la présence et les conseils
de M. Alphonse, furent-ils assez promptement battus
par ces nouveaux champions. Les spectateurs nationaux
étaient consternés. M. Alphonse regarda à sa montre. Il
n’était encore que neuf heures et demie. Sa mère n’était
pas coiffée. Il n’hésita plus : il ôta son habit, demanda
une veste, et défia les Espagnols. Je le regardais faire en
souriant, et un peu surpris.
« Il faut soutenir l’honneur du pays », dit-il.
Alors je le trouvai vraiment beau. Il était passionné.
Sa toilette, qui l’occupait si fort tout à l’heure, n’était
plus rien pour lui. Quelques minutes avant il eût craint
de tourner la tête de peur de déranger sa cravate.
Maintenant il ne pensait plus à ses cheveux frisés ni à
son jabot si bien plissé. Et sa fiancée ?... Ma foi, si cela
eût été nécessaire, il aurait, je crois, fait ajourner le
mariage. Je le vis chausser à la hâte une paire de
sandales, retrousser ses manches, et, d’un air assuré, se
mettre à la tête du parti vaincu, comme César ralliant
ses soldats à Dyrrachium. Je sautai la haie, et me plaçai
commodément à l’ombre d’un micocoulier, de façon à
bien voir les deux camps.
Contre l’attente générale, M. Alphonse manqua la
première balle ; il est vrai qu’elle vint rasant la terre et
lancée avec une force surprenante par un Aragonais qui
paraissait être le chef des Espagnols.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, sec
et nerveux, haut de six pieds, et sa peau olivâtre avait
une teinte presque aussi foncée que le bronze de la
Vénus.
M. Alphonse jeta sa raquette à terre avec fureur.
« C’est cette maudite bague, s’écria-t-il, qui me
serre le doigt, et me fait manquer une balle sûre ! »
Il ôta, non sans peine, sa bague de diamants : je
m’approchais pour la recevoir ; mais il me prévint,
courut à la Vénus, lui passa la bague au doigt annulaire,
et reprit son poste à la tête des Illois.
Il était pâle, mais calme et résolu. Dès lors il ne fit
plus une seule faute, et les Espagnols furent battus
complètement. Ce fut un beau spectacle que
l’enthousiasme des spectateurs : les uns poussaient
mille cris de joie en étant leurs bonnets en l’air ;
d’autres lui serraient les mains, l’appelant l’honneur du
pays. S’il eût repoussé une invasion, je doute qu’il eût
reçu des félicitations plus vives et plus sincères. Le
chagrin des vaincus ajoutait encore à l’éclat de sa
victoire.
« Nous ferons d’autres parties, mon brave, dit-il à
l’Aragonais d’un ton de supériorité ; mais je vous
rendrai des points. »
J’aurais désiré que M. Alphonse fût plus modeste, et
je fus presque peiné de l’humiliation de son rival.
Le géant espagnol ressentit profondément cette
insulte. Je le vis pâlir sous sa peau basanée. Il regardait
d’un air morne sa raquette en serrant les dents ; puis,
d’une voix étouffée, il dit tout bas : Me lo pagarás.
La voix de M. de Peyrehorade troubla le triomphe
de son fils ; mon hôte, fort étonné de ne point le trouver
présidant aux apprêts de la calèche neuve, le fut bien
plus encore en le voyant tout en sueur, la raquette à la
main. M. Alphonse courut à la maison, se lava la figure
et les mains, remit son habit neuf et ses souliers vernis,
et cinq minutes après nous étions au grand trot sur la
route de Puygarrig. Tous les joueurs de paume de la
ville et grand nombre de spectateurs nous suivirent avec
des cris de joie. À peine les chevaux vigoureux qui
nous traînaient pouvaient-ils maintenir leur avance sur
ces intrépides Catalans.
Nous étions à Puygarrig, et le cortège allait se
mettre en marche pour la mairie, lorsque M. Alphonse,
se frappant le front, me dit tout bas :
« Quelle brioche ! J’ai oublié la bague ! Elle est au
doigt de la Vénus, que le diable puisse emporter ! Ne le
dites pas à ma mère au moins. Peut-être qu’elle ne
s’apercevra de rien.
– Vous pourriez envoyer quelqu’un, lui dis-je.
– Bah ! mon domestique est resté à Ille. Ceux-ci, je
ne m’y fie guère. Douze cents francs de diamants ! cela
pourrait en tenter plus d’un. D’ailleurs que penserait-on
ici de ma distraction ? Ils se moqueraient trop de moi.
Ils m’appelleraient le mari de la statue... Pourvu qu’on
ne me la vole pas ! Heureusement que l’idole fait peur à
mes coquins. Ils n’osent l’approcher à longueur de bras.
Bah ! ce n’est rien ; j’ai une autre bague. »
Les deux cérémonies civile et religieuse
s’accomplirent avec la pompe convenable ; et
mademoiselle de Puygarrig reçut l’anneau d’une
modiste de Paris, sans se douter que son fiancé lui
faisait le sacrifice d’un gage amoureux. Puis on se mit à
table, où l’on but, mangea, chanta même, le tout fort
longuement. Je souffrais pour la mariée de la grosse
joie qui éclatait autour d’elle ; pourtant elle faisait
meilleure contenance que je ne l’aurais espéré, et son
embarras n’était ni de la gaucherie ni de l’affectation.
Peut-être le courage vient-il avec les situations
difficiles.
Le déjeuner terminé quand il plut à Dieu, il était
quatre heures ; les hommes allèrent se promener dans le
parc, qui était magnifique, ou regardèrent danser sur la
pelouse du château les paysannes de Puygarrig, parées
de leurs habits de fête. De la sorte, nous employâmes
quelques heures. Cependant les femmes étaient fort
empressées autour de la mariée, qui leur faisait admirer
sa corbeille. Puis elle changea de toilette, et je
remarquai qu’elle couvrit ses beaux cheveux d’un
bonnet et d’un chapeau à plumes, car les femmes n’ont
rien de plus pressé que de prendre, aussitôt qu’elles le
peuvent, les parures que l’usage leur défend de porter
quand elles sont encore demoiselles.
Il était près de huit heures quand on se disposa à
partir pour Ille. Mais d’abord eut lieu une scène
pathétique. La tante de mademoiselle de Puygarrig, qui
lui servait de mère, femme très âgée et fort dévote, ne
devait point aller avec nous à la ville. Au départ, elle fit
à sa nièce un sermon touchant sur ses devoirs d’épouse,
duquel sermon résulta un torrent de larmes et des
embrassements sans fin. M. de Peyrehorade comparait
cette séparation à l’enlèvement des Sabines. Nous
partîmes pourtant, et, pendant la route, chacun s’évertua
pour distraire la mariée et la faire rire ; mais ce fut en
vain.
À Ille, le souper nous attendait, et quel souper ! Si la
grosse joie du matin m’avait choqué, je le fus bien
davantage des équivoques et des plaisanteries dont le
marié et la mariée surtout furent l’objet. Le marié, qui
avait disparu un instant avant de se mettre à table, était
pâle et d’un sérieux de glace. Il buvait à chaque instant
du vieux vin de Collioure presque aussi fort que de
l’eau-de-vie. J’étais à côté de lui, et me crus obligé de
l’avertir :
« Prenez garde ! on dit que le vin... »
Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre à
l’unisson des convives.
Il me poussa le genou, et très bas il me dit :
« Quand on se lèvera de table..., que je puisse vous
dire deux mots. »
Son ton solennel me surprit. Je le regardai plus
attentivement, et je remarquai l’étrange altération de ses
traits.
« Vous sentez-vous indisposé ? lui demandai-je.
– Non. »
Et il se remit à boire.
Cependant, au milieu des cris et des battements de
mains, un enfant de onze ans, qui s’était glissé sous la
table, montrait aux assistants un joli ruban blanc et rose
qu’il venait de détacher de la cheville de la mariée. On
appelle cela sa jarretière. Elle fut aussitôt coupée par
morceaux et distribuée aux jeunes gens, qui en ornèrent
leur boutonnière, suivant un antique usage qui se
conserve encore dans quelques familles patriarcales. Ce
fut pour la mariée une occasion de rougir jusqu’au
blanc des yeux. Mais son trouble fut au comble lorsque
M. de Peyrehorade, ayant réclamé le silence, lui chanta
quelques vers catalans, impromptus, disait-il. En voici
le sens, si je l’ai bien compris :
« Qu’est-ce donc, mes amis ? Le vin que j’ai bu me
fait-il voir double ? Il y a deux Vénus ici... »
Le marié tourna brusquement la tête d’un air effaré,
qui fit rire tout le monde.
« Oui, poursuivit M. de Peyrehorade, il y a deux
Vénus sous mon toit. L’une, je l’ai trouvée dans la terre
comme une truffe ; l’autre, descendue des cieux, vient
de nous partager sa ceinture. »
Il voulait dire sa jarretière.
« Mon fils, choisis de la Vénus romaine ou de la
catalane celle que tu préfères. Le maraud prend la
catalane, et sa part est la meilleure. La romaine est
noire, la catalane est blanche. La romaine est froide, la
catalane enflamme tout ce qui l’approche. »
Cette chute excita un tel hourra, des
applaudissements si bruyants et des rires si sonores, que
je crus que le plafond allait nous tomber sur la tête.
Autour de la table il n’y avait que trois visages sérieux,
ceux des mariés et le mien. J’avais un grand mal de
tête ; et puis, je ne sais pourquoi, un mariage m’attriste
toujours. Celui-là, en outre, me dégoûtait un peu.
Les derniers couplets ayant été chantés par l’adjoint
du maire, et ils étaient fort lestes, je dois le dire, on
passa dans le salon pour jouir du départ de la mariée,
qui devait être bientôt conduite à sa chambre, car il était
près de minuit.
M. Alphonse me tira dans l’embrasure d’une
fenêtre, et me dit en détournant les yeux :
« Vous allez vous moquer de moi... Mais je ne sais
ce que j’ai... je suis ensorcelé ! le diable m’emporte ! »
La première pensée qui me vint fut qu’il se croyait
menacé de quelque malheur du genre de ceux dont
parlent Montaigne et madame de Sévigné :
« Tout l’empire amoureux est plein d’histoires
tragiques », etc.
Je croyais que ces sortes d’accidents n’arrivaient
qu’aux gens d’esprit, me dis-je à moi-même.
« Vous avez trop bu de vin de Collioure, mon cher
monsieur Alphonse, lui dis-je. Je vous avais prévenu.
– Oui, peut-être. Mais c’est quelque chose de bien
plus terrible. »
Il avait la voix entrecoupée. Je le crus tout à fait
ivre.
« Vous savez bien mon anneau ? poursuivit-il après
un silence.
– Eh bien ! on l’a pris ?
– Non.
– En ce cas, vous l’avez ?
– Non... je... Je ne puis l’ôter du doigt de cette diable
de Vénus.
– Bon ! vous n’avez pas tiré assez fort.
– Si fait... Mais la Vénus... elle a serré le doigt. »
Il me regardait fixement d’un air hagard, s’appuyant
à l’espagnolette pour ne pas tomber.
« Quel conte ! lui dis-je. Vous avez trop enfoncé
l’anneau. Demain vous l’aurez avec des tenailles. Mais
prenez garde de gâter la statue.
– Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est retiré,
reployé ; elle serre la main, m’entendez-vous ?... C’est
ma femme, apparemment, puisque je lui ai donné mon
anneau... Elle ne veut plus le rendre. »
J’éprouvai un frisson subit, et j’eus un instant la
chair de poule. Puis, un grand soupir qu’il fit m’envoya
une bouffée de vin, et toute émotion disparut.
Le misérable, pensai-je, est complètement ivre.
« Vous êtes antiquaire, monsieur, ajouta le marié
d’un ton lamentable ; vous connaissez ces statues-là... il
y a peut-être quelque ressort, quelque diablerie, que je
ne connais point... Si vous alliez voir ?
– Volontiers, dis-je. Venez avec moi.
– Non, j’aime mieux que vous y alliez seul. »
Je sortis du salon.
Le temps avait changé pendant le souper, et la pluie
commençait à tomber avec force. J’allais demander un
parapluie, lorsqu’une réflexion m’arrêta. Je serais un
bien grand sot, me dis-je, d’aller vérifier ce que m’a dit
un homme ivre ! Peut-être, d’ailleurs, a-t-il voulu me
faire quelque méchante plaisanterie pour apprêter à rire
à ces honnêtes provinciaux ; et le moins qu’il puisse
m’en arriver, c’est d’être trempé jusqu’aux os et
d’attraper un bon rhume.
De la porte je jetai un coup d’oeil sur la statue
ruisselante d’eau, et je montai dans ma chambre sans
rentrer dans le salon. Je me couchai ; mais le sommeil
fut long à venir. Toutes les scènes de la journée se
représentaient à mon esprit. Je pensais à cette jeune fille
si belle et si pure abandonnée à un ivrogne brutal.
Quelle odieuse chose, me disais-je, qu’un mariage de
convenance ! Un maire revêt une écharpe tricolore, un
curé une étole, et voilà la plus honnête fille du monde
livrée au Minotaure ! Deux êtres qui ne s’aiment pas,
que peuvent-ils se dire dans un pareil moment, que
deux amants achèteraient au prix de leur existence ?
Une femme peut-elle jamais aimer un homme qu’elle
aura vu grossier une fois ? Les premières impressions
ne s’effacent pas, et j’en suis sûr ce M. Alphonse
méritera bien d’être haï...
Durant mon monologue, que j’abrège beaucoup,
j’avais entendu force allées et venues dans la maison,
les portes s’ouvrir et se fermer, des voitures partir ; puis
il me semblait avoir entendu sur l’escalier les pas légers
de plusieurs femmes se dirigeant vers l’extrémité du
corridor opposé à ma chambre. C’était probablement le
cortège de la mariée qu’on menait au lit. Ensuite on
avait redescendu l’escalier. La porte de madame de
Peyrehorade s’était fermée. Que cette pauvre fille, me
dis-je, doit être troublée et mal à son aise ! Je me
tournais dans mon lit de mauvaise humeur. Un garçon
joue un sot rôle dans une maison où s’accomplit un
mariage.
Le silence régnait depuis quelque temps lorsqu’il fut
troublé par des pas lourds qui montaient l’escalier. Les
marches de bois craquèrent fortement.
« Quel butor ! m’écriai-je. Je parie qu’il va tomber
dans l’escalier. »
Tout redevint tranquille. Je pris un livre pour
changer le cours de mes idées. C’était une statistique du
département, ornée d’un mémoire de M. de
Peyrehorade sur les monuments druidiques de
l’arrondissement de Prades. Je m’assoupis à la
troisième page.
Je dormis mal et me réveillai plusieurs fois. Il
pouvait être cinq heures du matin, et j’étais éveillé
depuis plus de vingt minutes lorsque le coq chanta. Le
jour allait se lever. Alors j’entendis distinctement les
mêmes pas lourds, le même craquement de l’escalier
que j’avais entendus avant de m’endormir. Cela me
parut singulier. J’essayai, en bâillant, de deviner
pourquoi M. Alphonse se levait si matin. Je n’imaginais
rien de vraisemblable. J’allais refermer les yeux lorsque
mon attention fut de nouveau excitée par des
trépignements étranges auxquels se mêlèrent bientôt le
tintement des sonnettes et le bruit de portes qui
s’ouvraient avec fracas, puis je distinguai des cris
confus.
Mon ivrogne aura mis le feu quelque part ! pensais-
je en sautant à bas de mon lit.
Je m’habillai rapidement et j’entrai dans le corridor.
De l’extrémité opposée partaient des cris et des
lamentations, et une voix déchirante dominait toutes les
autres : « Mon fils ! mon fils ! » Il était évident qu’un
malheur était arrivé à M. Alphonse. Je courus à la
chambre nuptiale : elle était pleine de monde. Le
premier spectacle qui frappa ma vue fut le jeune
homme à demi-vêtu, étendu en travers sur le lit dont le
bois était brisé. Il était livide, sans mouvement. Sa mère
pleurait et criait à côté de lui. M. de Peyrehorade
s’agitait, lui frottait les tempes avec de l’eau de
Cologne, ou lui mettait des sels sous le nez. Hélas !
depuis longtemps son fils était mort. Sur un canapé, à
l’autre bout de la chambre, était la mariée, en proie à
d’horribles convulsions. Elle poussait des cris
inarticulés, et deux robustes servantes avaient toutes les
peines du monde à la contenir.
« Mon Dieu ! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé ? »
Je m’approchai du lit et soulevai le corps du
malheureux jeune homme ; il était déjà roide et froid.
Ses dents serrées et sa figure noircie exprimaient les
plus affreuses angoisses. Il paraissait assez que sa mort
avait été violente et son agonie terrible. Nulle trace de
sang cependant sur ses habits. J’écartai sa chemise et
vis sur sa poitrine une empreinte livide qui se
prolongeait sur les côtes et le dos. On eût dit qu’il avait
été étreint dans un cercle de fer. Mon pied posa sur
quelque chose de dur qui se trouvait sur le tapis ; je me
baissai et vis la bague de diamants.
J’entraînai M. de Peyrehorade et sa femme dans leur
chambre ; puis j’y fis porter la mariée. « Vous avez
encore une fille, leur dis-je, vous lui devez vos soins. »
Alors je les laissai seuls.
Il ne me paraissait pas douteux que M. Alphonse
n’eût été victime d’un assassinat dont les auteurs
avaient trouvé moyen de s’introduire la nuit dans la
chambre de la mariée. Ces meurtrissures à la poitrine,
leur direction circulaire m’embarrassaient beaucoup
pourtant, car un bâton ou une barre de fer n’aurait pu
les produire. Tout d’un coup je me souvins d’avoir
entendu dire qu’à Valence des braves se servaient de
longs sacs de cuir remplis de sable fin pour assommer
les gens dont on leur avait payé la mort. Aussitôt je me
rappelai le muletier aragonais et sa menace ; toutefois
j’osais à peine penser qu’il eût tiré une si terrible
vengeance d’une plaisanterie légère.
J’allais dans la maison, cherchant partout des traces
d’effraction, et n’en trouvant nulle part. Je descendis
dans le jardin pour voir si les assassins avaient pu
s’introduire de ce côté ; mais je ne trouvai aucun indice
certain. La pluie de la veille avait d’ailleurs tellement
détrempé le sol, qu’il n’aurait pu garder d’empreinte
bien nette. J’observai pourtant quelques pas
profondément imprimés dans la terre : il y en avait dans
deux directions contraires, mais sur une même ligne,
partant de l’angle de la haie contiguë au jeu de paume
et aboutissant à la porte de la maison. Ce pouvaient être
les pas de M. Alphonse lorsqu’il était allé chercher son
anneau au doigt de la statue. D’un autre côté, la haie, en
cet endroit, étant moins fourrée qu’ailleurs, ce devait
être sur ce point que les meurtriers l’auraient franchie.
Passant et repassant devant la statue, je m’arrêtai un
instant pour la considérer. Cette fois, je l’avouerai, je ne
pus contempler sans effroi son expression de
méchanceté ironique ; et, la tête toute pleine des scènes
horribles dont je venais d’être le témoin, il me sembla
voir une divinité infernale applaudissant au malheur qui
frappait cette maison.
Je regagnai ma chambre et j’y restai jusqu’à midi.
Alors je sortis et demandai des nouvelles de mes hôtes.
Ils étaient un peu plus calmes. Mademoiselle de
Puygarrig, je devrais dire la veuve de M. Alphonse,
avait repris connaissance. Elle avait même parlé au
procureur du roi de Perpignan, alors en tournée à Ille, et
ce magistrat avait reçu sa déposition. Il me demanda la
mienne. Je lui dis ce que je savais, et ne lui cachai pas
mes soupçons contre le muletier aragonais. Il ordonna
qu’il fût arrêté sur-le-champ.
« Avez-vous appris quelque chose de madame
Alphonse ? » demandai-je au procureur du roi, lorsque
ma déposition fut écrite et signée.
« Cette malheureuse jeune personne est devenue
folle, me dit-il en souriant tristement. Folle ! tout à fait
folle. Voici ce qu’elle conte :
« Elle était couchée, dit-elle, depuis quelques
minutes, les rideaux tirés, lorsque la porte de sa
chambre s’ouvrit, et quelqu’un entra. Alors madame
Alphonse était dans la ruelle du lit, la figure tournée
vers la muraille. Elle ne fit pas un mouvement,
persuadée que c’était son mari. Au bout d’un instant le
lit cria comme s’il était chargé d’un poids énorme. Elle
eut grand’peur, mais n’osa pas tourner la tête. Cinq
minutes, dix minutes peut-être... elle ne peut se rendre
compte du temps, se passèrent de la sorte. Puis elle fit
un mouvement involontaire, ou bien la personne qui
était dans le lit en fit un, et elle sentit le contact de
quelque chose de froid comme la glace, ce sont ses
expressions. Elle s’enfonça dans la ruelle tremblant de
tous ses membres. Peu après, la porte s’ouvrit une
seconde fois, et quelqu’un entra, qui dit : Bonsoir, ma
petite femme. Bientôt après on tira les rideaux. Elle
entendit un cri étouffé. La personne qui était dans le lit,
à côté d’elle, se leva sur son séant et parut étendre les
bras en avant. Elle tourna la tête alors... et vit, dit-elle,
son mari à genoux auprès du lit, la tête à la hauteur de
l’oreiller, entre les bras d’une espèce de géant verdâtre
qui l’étreignait avec force. Elle dit, et m’a répété vingt
fois, pauvre femme !... elle dit qu’elle a reconnu...
devinez-vous ? la Vénus de bronze, la statue de M. de
Peyrehorade... Depuis qu’elle est dans le pays, tout le
monde en rêve. Mais je reprends le récit de la
malheureuse folle. À ce spectacle, elle perdit
connaissance, et probablement depuis quelques instants
elle avait perdu la raison. Elle ne peut en aucune façon
dire combien de temps elle demeura évanouie. Revenue
à elle, elle revit le fantôme, ou la statue, comme elle dit
toujours, immobile, les jambes et le bas du corps dans
le lit, le buste et les bras étendus en avant, et entre ses
bras son mari, sans mouvement. Un coq chanta. Alors
la statue sortit du lit, laissa tomber le cadavre et sortit.
Mme Alphonse se pendit à la sonnette, et vous savez le
reste. »
On amena l’Espagnol ; il était calme, et se défendit
avec beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit. Du
reste, il ne nia pas le propos que j’avais entendu ; mais
il l’expliquait, prétendant qu’il n’avait voulu dire autre
chose, sinon que le lendemain, reposé qu’il serait, il
aurait gagné une partie de paume à son vainqueur. Je
me rappelle qu’il ajouta :
« Un Aragonais, lorsqu’il est outragé, n’attend pas
au lendemain pour se venger. Si j’avais cru que M.
Alphonse eût voulu m’insulter, je lui aurais sur-le-
champ donné de mon couteau dans le ventre. »
On compara ses souliers avec les empreintes de pas
dans le jardin ; ses souliers étaient beaucoup plus
grands.
Enfin l’hôtelier chez qui cet homme était logé assura
qu’il avait passé toute la nuit à frotter et à
médicamenter un de ses mulets qui était malade.
D’ailleurs cet Aragonais était un homme bien famé,
fort connu dans le pays, où il venait tous les ans pour
son commerce. On le relâcha donc en lui faisant des
excuses.
J’oubliais la déposition d’un domestique qui le
dernier avait vu M. Alphonse vivant. C’était au moment
qu’il allait monter chez sa femme, et, appelant cet
homme, il lui demanda d’un air d’inquiétude s’il savait
où j’étais.
Le domestique répondit qu’il ne m’avait point vu.
Alors M. Alphonse fit un soupir et resta plus d’une
minute sans parler, puis il dit : Allons ! le diable l’aura
emporté aussi !
Je demandai à cet homme si M. Alphonse avait sa
bague de diamants, lorsqu’il lui parla. Le domestique
hésita pour répondre ; enfin il dit qu’il ne le croyait pas,
qu’il n’y avait fait au reste aucune attention. « S’il avait
eu cette bague au doigt, ajouta-t-il en se reprenant, je
l’aurais sans doute remarquée, car je croyais qu’il
l’avait donnée à madame Alphonse. »
En questionnant cet homme je ressentais un peu de
la terreur superstitieuse que la déposition de Mme
Alphonse avait répandue dans toute la maison. Le
procureur du roi me regarda en souriant, et je me gardai
bien d’insister.
Quelques heures après les funérailles de M.
Alphonse, je me disposai à quitter Ille. La voiture de M.
de Peyrehorade devait me conduire à Perpignan. Malgré
son état de faiblesse, le pauvre vieillard voulut
m’accompagner jusqu’à la porte de son jardin. Nous le
traversâmes en silence, lui se traînant à peine, appuyé
sur mon bras. Au moment de nous séparer, je jetai un
dernier regard sur la Vénus. Je prévoyais bien que mon
hôte, quoiqu’il ne partageât point les terreurs et les
haines qu’elle inspirait à une partie de sa famille,
voudrait se défaire d’un objet qui lui rappellerait sans
cesse un malheur affreux. Mon intention était de
l’engager à la placer dans un musée. J’hésitais pour
entrer en matière, quand M. de Peyrehorade tourna
machinalement la tête du côté où il me voyait regarder
fixement. Il aperçut la statue et aussitôt fondit en
larmes. Je l’embrassai, et, sans oser lui dire un seul mot,
je montai dans la voiture.
Depuis mon départ je n’ai point appris que quelque
jour nouveau soit venu éclairer cette mystérieuse
catastrophe.
M. de Peyrehorade mourut quelques mois après son
fils. Par son testament il m’a légué ses manuscrits, que
je publierai peut-être un jour. Je n’y ai point trouvé le
mémoire relatif aux inscriptions de la Vénus.
P. S. Mon ami M. de P. vient de m’écrire que la
statue n’existe plus. Après la mort de son mari, le
premier soin de Madame de Peyrehorade fut de la faire
fondre en cloche, et sous cette nouvelle forme elle sert à
l’église d’Ille. Mais, ajoute M. de P., il semble qu’un
mauvais sort poursuive ceux qui possèdent ce bronze.
Depuis que cette cloche sonne à l’Ille, les vignes ont
gelé deux fois.
Carmen
Toute femme est comme le
fiel ; mais elle a deux bonnes
heures, une au lit, l’autre à sa
mort.
PALLADAS
I
J’avais toujours soupçonné les géographes de ne
savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils placent le champ de
bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Poeni, près
de la moderne Monda, à quelque deux lieues au nord de
Marbella. D’après mes propres conjectures sur le texte
de l’anonyme, auteur du Bellum Hispaniense, et
quelques renseignements recueillis dans l’excellente
bibliothèque du duc d’Ossuna, je pensais qu’il fallait
chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable
où, pour la dernière fois, César joua quitte ou double
contre les champions de la république. Me trouvant en
Andalousie au commencement de l’automne de 1830, je
fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes
qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai
prochainement ne laissera plus, je l’espère, aucune
incertitude dans l’esprit de tous les archéologues de
bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve
enfin le problème géographique qui tient toute l’Europe
savante en suspens, je veux vous raconter une petite
histoire ; elle ne préjuge rien sur l’intéressante question
de l’emplacement de Munda.
J’avais loué à Cordoue un guide et deux chevaux, et
m’étais mis en campagne avec les Commentaires de
César et quelques chemises pour tout bagage. Certain
jour, errant dans la partie élevée de la plaine de
Cachena, harassé de fatigue, mourant de soif, brûlé par
un soleil de plomb, je donnais au diable de bon coeur
César et les fils de Pompée, lorsque j’aperçus assez loin
du sentier que je suivais, une petite pelouse verte
parsemée de joncs et de roseaux. Cela m’annonçait le
voisinage d’une source. En effet, en m’approchant, je
vis que la prétendue pelouse était un marécage où se
perdait un ruisseau, sortant, comme il semblait, d’une
gorge étroite entre deux hauts contreforts de la sierra de
Cabra. Je conclus qu’en remontant je trouverais de
l’eau plus fraîche, moins de sangsues et de grenouilles,
et peut-être un peu d’ombre au milieu des rochers. À
l’entrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre
cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitôt. À
peine eus-je fait une centaine de pas que la gorge,
s’élargissant tout à coup, me montra une espèce de
cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des
escarpements qui l’entouraient. Il était impossible de
rencontrer un lieu qui promit au voyageur une halte
plus agréable. Au pied de rochers à pic, la source
s’élançait en bouillonnant, et tombait dans un petit
bassin tapissé d’un sable blanc comme la neige. Cinq à
six beaux chênes verts, toujours à l’abri du vent et
rafraîchis par la source, s’élevaient sur ses bords, et la
couvraient de leur épais ombrage ; enfin, autour du
bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur
qu’on n’en eût trouvé dans aucune auberge à dix lieues
à la ronde.
À moi n’appartenait pas l’honneur d’avoir découvert
un si beau lieu. Un homme s’y reposait déjà, et sans
doute dormait, lorsque j’y pénétrai. Réveillé par les
hennissements, il s’était levé, et s’était rapproché de son
cheval, qui avait profité du sommeil de son maître pour
faire un bon repas de l’herbe aux environs. C’était un
jeune gaillard de taille moyenne, mais d’apparence
robuste, au regard sombre et fier. Son teint, qui avait pu
être beau, était devenu, par l’action du soleil, plus foncé
que ses cheveux. D’une main il tenait le licol de sa
monture, de l’autre une espingole de cuivre. J’avouerai
que d’abord l’espingole et l’air farouche du porteur me
surprirent quelque peu ; mais je ne croyais plus aux
voleurs, à force d’en entendre parler et de n’en
rencontrer jamais. D’ailleurs, j’avais vu tant d’honnêtes
fermiers s’armer jusqu’aux dents pour aller au marché,
que la vue d’une arme à feu ne m’autorisait pas à mettre
en doute la moralité de l’inconnu. « Et puis, me disais-
je, que ferait-il de mes chemises et de mes
Commentaires ? » Je saluai donc l’homme à l’espingole
d’un signe de tête familier, et je lui demandai en
souriant si j’avais troublé son sommeil. Sans me
répondre, il me toisa de la tête aux pieds ; puis, comme
satisfait de son examen, il considéra avec la même
attention mon guide, qui s’avançait. Je vis celui-ci pâlir
et s’arrêter en montrant une terreur évidente. Mauvaise
rencontre ! me dis-je. Mais la prudence me conseilla
aussitôt de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis
pied à terre ; je dis au guide de débrider, et,
m’agenouillant au bord de la source, j’y plongeai ma
tête et mes mains ; puis je bus une bonne gorgée,
couché à plat ventre, comme les mauvais soldats de
Gédéon.
J’observais cependant mon guide et l’inconnu. Le
premier s’approchait bien à contrecoeur ; l’autre
semblait n’avoir pas de mauvais desseins contre nous,
car il avait rendu la liberté à son cheval, et son
espingole, qu’il tenait d’abord horizontale, était
maintenant dirigée vers la terre.
Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas
qu’on avait paru faire de ma personne, je m’étendis sur
l’herbe, et d’un air dégagé je demandai à l’homme à
l’espingole s’il n’avait pas un briquet sur lui. En même
temps je tirai mon étui à cigares. L’inconnu, toujours
sans parler, fouilla, dans sa poche, prit son briquet, et
s’empressa de me faire du feu.
Évidemment il s’humanisait ; car il s’assit en face de
moi, toutefois sans quitter son arme. Mon cigare
allumé, je choisis le meilleur de ceux qui me restaient et
je lui demandai s’il fumait.
– Oui, monsieur, répondit-il.
C’étaient les premiers mots qu’il faisait entendre, et
je remarquai qu’il ne prononçait pas l’s à la manière
andalouse1, d’où je conclus que c’était un voyageur
comme moi, moins archéologue seulement.
– Vous trouverez celui-ci assez bon, lui dis-je en lui
présentant un véritable régalia de la Havane.
Il me fit une légère inclination de tête, alluma son
cigare au mien, me remercia d’un autre signe de tête,
puis se mit à fumer avec l’apparence d’un très grand
plaisir.
– Ah ! s’écria-t-il en laissant échapper lentement sa
première bouffée par la bouche et les narines, comme il
y avait longtemps que je n’avais fumé !
En Espagne, un cigare donné et reçu établit des
relations d’hospitalité, comme en Orient le partage du
pain et du sel. Mon homme se montra plus causant que
je ne l’avais espéré. D’ailleurs, bien qu’il se dit habitant
du partido de Montilla, il paraissait connaître le pays
1
Les Andalous respirent l’s et la confondent dans la prononciation
avec le c doux et le z, que les Espagnols prononcent comme le th anglais.
Sur le seul mot Señor on peut reconnaître un Andalou.
assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante
vallée où nous nous trouvions ; il ne pouvait nommer
aucun village des alentours ; enfin, interrogé par moi
s’il n’avait pas vu aux environs des murs détruits, de
larges tuiles à rebords, des pierres sculptées, il confessa
qu’il n’avait jamais fait attention à pareilles choses. En
revanche, il se montra expert en matière de chevaux. Il
critiqua le mien, ce qui n’était pas difficile ; puis il me
fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de
Cordoue : noble animal, en effet, si dur à la fatigue, à ce
que prétendait son maître, qu’il avait fait une fois trente
lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au
milieu de sa tirade, l’inconnu s’arrêta brusquement,
comme surpris et fâché d’en avoir trop dit. « C’est que
j’étais très pressé d’aller à Cordoue, reprit-il avec
quelque embarras. J’avais à solliciter les juges pour un
procès... » En parlant, il regardait mon guide Antonio,
qui baissait les yeux.
L’ombre et la source me charmèrent tellement, que
je me souvins de quelques tranches d’excellent jambon
que mes amis de Montilla avaient mis dans la besace de
mon guide. Je les fis apporter, et j’invitai l’étranger à
prendre sa part de la collation impromptue. S’il n’avait
pas fumé depuis longtemps, il me parut vraisemblable
qu’il n’avait pas mangé depuis quarante-huit heures au
moins. Il dévorait comme un loup affamé. Je pensai que
ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre
diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait
encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que depuis
le commencement de notre voyage il se fût révélé à moi
comme un bavard sans pareil. La présence de notre hôte
semblait le gêner, et une certaine méfiance les éloignait
l’un de l’autre sans que j’en devinasse positivement la
cause.
Déjà les dernières miettes du pain et du jambon
avaient disparu ; nous avions fumé chacun un second
cigare ; j’ordonnai au guide de brider nos chevaux, et
j’allais prendre congé de mon nouvel ami, lorsqu’il me
demanda où je comptais passer la nuit.
Avant que j’eusse fait attention à un signe de mon
guide, j’avais répondu que j’allais à la venta del
Cuervo.
– Mauvais gîte pour une personne comme vous,
monsieur... J’y vais, et, si vous me permettez de vous
accompagner, nous ferons route ensemble.
– Très volontiers, dis-je en montant à cheval.
Mon guide, qui me tenait l’étrier, me fit un nouveau
signe des yeux. J’y répondis en haussant les épaules,
comme pour l’assurer que j’étais parfaitement
tranquille, et nous nous mîmes en chemin.
Les signes mystérieux d’Antonio, son inquiétude,
quelques mots échappés à l’inconnu, surtout sa course
de trente lieues et l’explication peu plausible qu’il en
avait donnée, avaient déjà formé mon opinion sur le
compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas
que je n’eusse affaire à un contrebandier, peut-être à un
voleur ; que m’importait ? Je connaissais assez le
caractère espagnol pour être très sûr de n’avoir rien à
craindre d’un homme qui avait mangé et fumé avec
moi. Sa présence même était une protection assurée
contre toute mauvaise rencontre. D’ailleurs, j’étais bien
aise de savoir ce que c’est qu’un brigand. On n’en voit
pas tous les jours, et il y a un certain charme à se
trouver auprès d’un être dangereux, surtout lorsqu’on le
sent doux et apprivoisé.
J’espérais amener par degrés l’inconnu à me faire
des confidences, et, malgré les clignements d’yeux de
mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de
grand chemin. Bien entendu que j’en parlai avec
respect. Il y avait alors en Andalousie un fameux bandit
nommé José-Maria, dont les exploits étaient dans toutes
les bouches. « Si j’étais à côté de José-Maria ? » me
disais-je... Je racontai les histoires que je savais de ce
héros, toutes à sa louange d’ailleurs, et j’exprimai
hautement mon admiration pour sa bravoure et sa
générosité.
– José-Maria n’est qu’un drôle, dit froidement
l’étranger.
« Se rend-il justice, ou bien est-ce excès de modestie
de sa part ? » me demandai-je mentalement ; car, à
force de considérer mon compagnon, j’étais parvenu à
lui appliquer le signalement de José-Maria, que j’avais
lu affiché aux portes de mainte ville d’Andalousie. Oui,
c’est bien lui... Cheveux blonds, yeux bleus, grande
bouche, belles dents, les mains petites ; une chemise
fine, une veste de velours à boutons d’argent, des
guêtres de peau blanche, un cheval bai... Plus de doute !
Mais respectons son incognito.
Nous arrivâmes à la venta. Elle était telle qu’il me
l’avait dépeinte, c’est-à-dire une des plus misérables
que j’eusse encore rencontrées. Une grande pièce
servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à
coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu
de la chambre et la fumée sortait par un trou pratiqué
dans le toit, ou plutôt s’arrêtait, formant un nuage à
quelques pieds au-dessus du sol. Le long du mur, on
voyait étendues par terre cinq ou six vieilles
couvertures de mulets ; c’étaient les lits des voyageurs.
À vingt pas de la maison, ou plutôt de l’unique pièce
que je viens de décrire, s’élevait une espèce de hangar
servant d’écurie. Dans ce charmant séjour, il n’y avait
d’autres êtres humains, du moins pour le moment,
qu’une vieille femme et une petite fille de dix à douze
ans, toutes les deux de couleur de suie et vêtues
d’horribles haillons. « Voilà tout ce qui reste, me dis-je,
de la population de l’antique Munda Baetica ! Ô César !
ô Sextus Pompée ! que vous seriez surpris si vous
reveniez au monde ! »
En apercevant mon compagnon, la vieille laissa
échapper une exclamation de surprise.
– Ah ! seigneur don José ! s’écria-t-elle.
Don José fronça le sourcil, et leva une main d’un
geste d’autorité qui arrêta la vieille aussitôt. Je me
tournai vers mon guide, et, d’un signe imperceptible, je
lui fis comprendre qu’il n’avait rien à m’apprendre sur
le compte de l’homme avec qui j’allais passer la nuit.
Le souper fut meilleur que je ne m’y attendais. On nous
servit, sur une petite table haute d’un pied, un vieux coq
fricassé avec du riz et force piments, puis des piments à
l’huile, enfin du gaspacho, espèce de salade de piments.
Trois plats ainsi épicés nous obligèrent de recourir
souvent à une outre de vin de Montilla qui se trouva
délicieux. Après avoir mangé, avisant une mandoline
accrochée contre la muraille, – il y a partout des
mandolines en Espagne, – je demandai à la petite fille
qui nous servait si elle savait en jouer.
– Non, répondit-elle ; mais don José en joue si bien !
– Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter
quelque chose ; j’aime à la passion votre musique
nationale.
– Je ne puis rien refuser à un monsieur si honnête
qui me donne de si excellents cigares, s’écria don José,
d’un air de bonne humeur.
Et, s’étant fait donner la mandoline, il chanta en
s’accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant
agréable, l’air mélancolique et bizarre ; quant aux
paroles, je n’en compris pas un mot.
– Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n’est pas un air
espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble
aux zorzicos, que j’ai entendue dans les Provinces,1 et
les paroles doivent être en langue basque.
– Oui, répondit don José d’un air sombre.
Il posa la mandoline à terre, et, les bras croisés, il se
mit à contempler le feu qui s’éteignait, avec une
singulière expression de tristesse. Éclairée par une
lampe posée sur la petite table, sa figure, à la fois noble
et farouche, me rappelait le Satan de Milton. Comme
lui peut-être, mon compagnon songeait au séjour qu’il
avait quitté, à l’exil qu’il avait encouru par une faute.
J’essayai de ranimer la conversation mais il ne répondit
pas, absorbé qu’il était dans ses tristes pensées. Déjà la
vieille s’était couchée dans un coin de la salle, à l’abri
1
Les provinces privilégiées, jouissant de fueros particuliers, c’est-à-
dire l’Alava, la Biscaïe, la Guipuzcoa et une partie de la Navarre. Le
basque est la langue du pays.
d’une couverture trouée tendue sur une corde. La petite
fille l’avait suivie dans cette retraite réservée au beau
sexe. Mon guide alors, se levant, m’invita à le suivre à
l’écurie ; mais, à ce mot, dont José, comme réveillé en
sursaut, lui demanda d’un ton brusque où il allait.
– À l’écurie, répondit le guide.
– Pour quoi faire ? les chevaux ont à manger.
Couche ici, Monsieur le permettra.
– Je crains que le cheval de Monsieur ne soit
malade ; je voudrais que Monsieur le vît : peut-être
saura-t-il ce qu’il faut lui faire.
Il était évident qu’Antonio voulait me parler en
particulier ; mais je ne me souciais pas de donner des
soupçons à don José, et, au point où nous en étions, il
me semblait que le meilleur parti à prendre était de
montrer la plus grande confiance. Je répondis donc à
Antonio que je n’entendais rien aux chevaux et que
j’avais envie de dormir. Don José le suivit à l’écurie,
d’où bientôt il revint seul. Il me dit que le cheval
n’avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal
si précieux, qu’il le frottait avec sa veste pour le faire
transpirer, et qu’il comptait passer la nuit dans cette
douce occupation. Cependant je m’étais étendu sur les
couvertures de mulets, soigneusement enveloppé dans
mon manteau, pour ne pas les toucher. Après m’avoir
demandé pardon de la liberté qu’il prenait de se mettre
auprès de moi, don José se coucha devant la porte, non
sans avoir renouvelé l’amorce de son espingole, qu’il
eut soin de placer sous la besace qui lui servait
d’oreiller. Cinq minutes après nous être mutuellement
souhaité le bonsoir, nous étions l’un et l’autre
profondément endormis.
Je me croyais assez fatigué pour pouvoir dormir
dans un pareil gîte, mais, au bout d’une heure, de très
désagréables démangeaisons m’arrachèrent à mon
premier somme. Dès que j’en eus compris la nature, je
me levai, persuadé qu’il valait mieux passer le reste de
la nuit à la belle étoile que sous ce toit inhospitalier.
Marchant sur la pointe du pied, je gagnai la porte,
j’enjambai par-dessus la couche de don José, qui
dormait du sommeil du juste, et je fis si bien que je
sortis de la maison sans qu’il s’éveillât. Auprès de la
porte était un large banc de bois ; je m’étendis dessus,
et m’arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit.
J’allais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il
me sembla voir passer devant moi l’ombre d’un homme
et l’ombre d’un cheval, marchant l’un et l’autre sans
faire le moindre bruit. Je me mis sur mon séant, et je
crus reconnaître Antonio. Surpris de le voir hors de
l’écurie à pareille heure, je me levai et marchai à sa
rencontre. Il s’était arrêté, m’ayant aperçu d’abord.
– Où est-il ? me demanda Antonio à voix basse.
– Dans la venta ; il dort ; il n’a pas peur des
punaises. Pourquoi donc emmenez-vous ce cheval ?
Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en
sortant du hangar, Antonio avait soigneusement
enveloppé les pieds de l’animal avec les débris d’une
vieille couverture.
– Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu !
Vous ne savez pas qui est cet homme-là. C’est José
Navarro, le plus insigne bandit de l’Andalousie. Toute
la journée je vous ai fait des signes que vous n’avez pas
voulu comprendre.
– Bandit ou non, que m’importe ? répondis-je ; il ne
nous a pas volés, et je parierais qu’il n’en a pas envie.
– À la bonne heure ; mais il y a deux cents ducats
pour qui le livrera. Je sais un poste de lanciers à une
lieue et demie d’ici, et avant qu’il soit jour, j’amènerai
quelques gaillards solides. J’aurais pris son cheval,
mais il est si méchant que nul que le Navarro ne peut en
approcher.
– Que le diable vous emporte ! lui dis-je. Quel mal
vous a fait ce pauvre homme pour le dénoncer ?
D’ailleurs, êtes-vous sûr qu’il soit le brigand que vous
dites ?
– Parfaitement sûr ; tout à l’heure, il m’a suivi dans
l’écurie et m’a dit : « Tu as l’air de me connaître, si tu
dis à ce bon monsieur qui je suis, je te fais sauter la
cervelle. » Restez, monsieur, restez auprès de lui ; vous
n’avez rien à craindre. Tant qu’il vous saura là, il ne se
méfiera de rien.
Tout en parlant, nous nous étions déjà assez éloignés
de la venta pour qu’on ne pût entendre les fers du
cheval. Antonio l’avait débarrassé en un clin d’oeil des
guenilles dont il lui avait enveloppé les pieds ; il se
préparait à enfourcher sa monture. J’essayai prières et
menaces pour le retenir.
– Je suis un pauvre diable, monsieur, me disait-il ;
deux cents ducats ne sont pas à perdre, surtout quand il
s’agit de délivrer le pays de pareille vermine. Mais
prenez garde ; si le Navarro se réveille, il sautera sur
son espingole, et gare à vous ! Moi je suis trop avancé
pour reculer ; arrangez-vous comme vous pourrez.
Le drôle était en selle ; il piqua des deux, et dans
l’obscurité je l’eus bientôt perdu de vue.
J’étais fort irrité contre mon guide et passablement
inquiet. Après un instant de réflexion, je me décidai et
rentrai dans la venta. Don José dormait encore, réparant
sans doute en ce moment les fatigues et les veilles de
plusieurs journées aventureuses. Je fus obligé de le
secouer rudement pour l’éveiller. Jamais je n’oublierai
son regard farouche et le mouvement qu’il fit pour
saisir son espingole, que, par mesure de précaution,
j’avais mise à quelque distance de sa couche.
– Monsieur, lui dis-je, je vous demande pardon de
vous éveiller ; mais j’ai une sotte question à vous faire ;
seriez-vous bien aise de voir arriver ici une demi-
douzaine de lanciers ?
Il sauta en pieds, et d’une voix terrible :
– Qui vous l’a dit ? me demanda-t-il.
– Peu importe d’où vient l’avis, pourvu qu’il soit
bon.
– Votre guide m’a trahi, mais il me le paiera. Où est-
il ?
– Je ne sais... Dans l’écurie, je pense... mais
quelqu’un m’a dit...
– Qui vous a dit ?... Ce ne peut être la vieille...
– Quelqu’un que je ne connais pas... Sans plus de
paroles, avez-vous, oui ou non, des motifs pour ne pas
attendre les soldats ? Si vous en avez, ne perdez pas de
temps, sinon bonsoir, et je vous demande pardon
d’avoir interrompu votre sommeil.
– Ah ! votre guide ! votre guide ! je m’en étais
méfié d’abord... mais... son compte est bon !... Adieu,
monsieur. Dieu vous rende le service que je vous dois.
Je ne suis pas tout à fait aussi mauvais que vous me
croyez... Oui, il y a encore en moi quelque chose qui
mérite la pitié d’un galant homme... Adieu, monsieur...
Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir m’acquitter
envers vous.
– Pour prix du service que je vous ai rendu,
promettez-moi, don José, de ne soupçonner personne,
de ne pas songer à la vengeance. Tenez, voilà des
cigares pour votre route ; bon voyage !
Et je lui tendis la main.
Il me la serra sans répondre, prit son espingole et sa
besace, et, après avoir dit quelques mots à la vieille
dans un argot que je ne pus comprendre, il courut au
hangar. Quelques instants après, je l’entendais galoper
dans la campagne.
Pour moi, je me recouchai sur mon banc, mais je ne
me rendormis point. Je me demandais si j’avais eu
raison de sauver de la potence un voleur, et peut-être un
meurtrier, et cela seulement parce que j’avais mangé du
jambon avec lui et du riz à la valencienne. N’avais-je
pas trahi mon guide qui soutenait la cause des lois ; ne
l’avais-je pas exposé à la vengeance d’un scélérat ?
Mais les devoirs de l’hospitalité !... Préjugé de sauvage,
me disais-je ; j’aurai à répondre de tous les crimes que
le bandit va commettre... Pourtant est-ce un préjugé que
cet instinct de conscience qui résiste à tous les
raisonnements ? Peut-être, dans la situation délicate où
je me trouvais, ne pouvais-je m’en tirer sans remords.
Je flottais encore dans la plus grande incertitude au
sujet de la moralité de mon action, lorsque je vis
paraître une demi-douzaine de cavaliers avec Antonio,
qui se tenait prudemment à l’arrière-garde. J’allai au-
devant d’eux, et les prévins que le bandit avait pris la
fuite depuis plus de deux heures. La vieille, interrogée
par le brigadier, répondit qu’elle connaissait le Navarro,
mais que, vivant seule, elle n’aurait jamais osé risquer
sa vie en le dénonçant. Elle ajouta que son habitude,
lorsqu’il venait chez elle, était de partir toujours au
milieu de la nuit. Pour moi, il me fallut aller, à quelques
lieues de là, exhiber mon passeport et signer une
déclaration devant un alcade, après quoi on me permit
de reprendre mes recherches archéologiques. Antonio
me gardait rancune, soupçonnant que c’était moi qui
l’avais empêché de gagner les deux cents ducats.
Pourtant nous nous séparâmes bons amis à Cordoue ; là,
je lui donnai une gratification aussi forte que l’état de
mes finances pouvait me le permettre.
II
Je passai quelques jours à Cordoue. On m’avait
indiqué certain manuscrit de la bibliothèque des
Dominicains, où je devais trouver des renseignements
intéressants sur l’antique Munda. Fort bien accueilli par
les bons Pères, je passais les journées dans leur
couvent, et le soir je me promenais par la ville. À
Cordoue, vers le coucher du soleil, il y a quantité
d’oisifs sur le quai qui borde la rive droite du
Guadalquivir. Là, on respire les émanations d’une
tannerie qui conserve encore l’antique renommée du
pays pour la préparation des cuirs ; mais, en revanche,
on y jouit d’un spectacle qui a bien son mérite.
Quelques minutes avant l’angélus, un grand nombre de
femmes se rassemblent sur le bord du fleuve, au bas du
quai, lequel est assez élevé. Pas un homme n’oserait se
mêler à cette troupe. Aussitôt que l’angélus sonne, il est
censé qu’il fait nuit. Au dernier coup de cloche, toutes
ces femmes se déshabillent et entrent dans l’eau. Alors
ce sont des cris, des rires, un tapage infernal. Du haut
du quai, les hommes contemplent les baigneuses,
écarquillent les yeux, et ne voient pas grand-chose.
Cependant ces formes blanches et incertaines qui se
dessinent sur le sombre azur du fleuve, font travailler
les esprits poétiques, et, avec un peu d’imagination, il
n’est pas difficile de se représenter Diane et ses
nymphes au bain, sans avoir à craindre le sort d’Actéon.
– On m’a dit que quelques mauvais garnements se
cotisèrent certain jour, pour graisser la patte au sonneur
de la cathédrale et lui faire sonner l’angélus vingt
minutes avant l’heure légale. Bien qu’il fit encore grand
jour, les nymphes du Guadalquivir n’hésitèrent pas, et
se fiant plus à l’angélus qu’au soleil elles firent en
sûreté de conscience leur toilette de bain qui est
toujours des plus simples. Je n’y étais pas. De mon
temps le sonneur était incorruptible, le crépuscule peu
clair et un chat seulement aurait pu distinguer la plus
vieille marchande d’oranges de la plus jolie grisette de
Cordoue.
Un soir, à l’heure où l’on ne voit plus rien, je fumais
appuyé sur le parapet du quai, lorsqu’une femme,
remontant l’escalier qui conduit à la rivière, vint
s’asseoir près de moi. Elle avait dans les cheveux un
gros bouquet de jasmin, dont les pétales exhalent le soir
une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-être
pauvrement vêtue, tout en noir, comme la plupart des
grisettes dans la soirée. Les femmes comme il faut ne
portent le noir que le matin ; le soir, elles s’habillent a
la francesa. En arrivant auprès de moi, ma baigneuse
laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait
la tête, et, à l’obscure clarté qui tombe des étoiles, je
vis qu’elle était petite, jeune, bien faite, et qu’elle avait
de très grands yeux. Je jetai mon cigare aussitôt. Elle
comprit cette attention d’une politesse toute française,
et se hâta de me dire qu’elle aimait beaucoup l’odeur du
tabac, et que même elle fumait, quand elle trouvait des
papelitos bien doux. Par bonheur, j’en avais de tels
dans mon étui, et je m’empressai de lui en offrir. Elle
daigna en prendre un, et l’alluma à un bout de corde
enflammée qu’un enfant nous apporta moyennant un
sou. Mêlant nos fumées, nous causâmes si longtemps,
la belle baigneuse et moi, que nous nous trouvâmes
presque seuls sur le quai. Je crus n’être point indiscret
en lui offrant d’aller prendre des glaces à la neveria.1
Après une hésitation modeste elle accepta ; mais avant
de se décider, elle désira savoir quelle heure il était. Je
fis sonner ma montre, et cette sonnerie parut l’étonner
beaucoup.
– Quelles inventions on a chez vous, messieurs les
étrangers ! De quel pays êtes-vous, monsieur ? Anglais
sans doute2 ?
– Français et votre grand serviteur. Et vous,
mademoiselle, ou madame, vous êtes probablement de
Cordoue ?
– Non.
– Vous êtes du moins Andalouse. Il me semble le
reconnaître à votre doux parler.
1
Café pourvu d’une glacière, ou plutôt d’un dépôt de neige. En
Espagne, il n’y a guère de village qui n’ait sa neveria.
2
En Espagne, tout voyageur qui ne porte pas avec lui des échantillons
de calicot ou de soieries passe pour un Anglais, Inglesito. Il en est de
même en Orient. À Chalcis, j’ai eu l’honneur d’être annoncé comme un
milordos phrantsesos.
– Si vous remarquez si bien l’accent du monde, vous
devez bien deviner qui je suis.
– Je crois que vous êtes du pays de Jésus, à deux pas
du paradis.
(J’avais appris cette métaphore, qui désigne
l’Andalousie, de mon ami Francisco Sevilla, picador
bien connu.)
– Bah ! le paradis... les gens d’ici disent qu’il n’est
pas fait pour nous.
– Alors, vous seriez donc mauresque, ou...
Je m’arrêtai, n’osant dire : juive.
– Allons, allons ! vous voyez bien que je suis
bohémienne ; voulez-vous que je vous dise la baji ?1
Avez-vous entendu parler de la Carmencita ? C’est moi.
J’étais alors un tel mécréant, il y a de cela quinze
ans, que je ne reculai pas d’horreur en me voyant à côté
d’une sorcière. « Bon ! me dis-je ; la semaine passée,
j’ai soupé avec un voleur de grand chemin, allons
aujourd’hui prendre des glaces avec une servante du
diable. En voyage il faut tout voir. » J’avais encore un
autre motif pour cultiver sa connaissance. Sortant du
collège, je l’avouerai à ma honte, j’avais perdu quelque
temps à étudier les sciences occultes et même plusieurs
1
La bonne aventure.
fois j’avais tenté de conjurer l’esprit de ténèbres. Guéri
depuis longtemps de la passion de semblables
recherches, je n’en conservais pas moins un certain
attrait de curiosité pour toutes les superstitions, et me
faisais une fête d’apprendre jusqu’où s’était élevé l’art
de la magie parmi les bohémiens.
Tout en causant, nous étions entrés dans la neveria,
et nous nous étions assis à une petite table éclairée par
une bougie enfermée dans un globe de verre. J’eus alors
tout le loisir d’examiner ma gitana, pendant que
quelques honnêtes gens s’ébahissaient, en prenant leurs
glaces, de me voir en si bonne compagnie.
Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race
pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes
les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées.
Pour qu’une femme soit belle, disent les Espagnols, il
faut qu’elle réunisse trente si, ou, si l’on veut, qu’on
puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables
chacun à trois parties de sa personne. Par exemple,
avoir trois choses noires : les yeux, les paupières et les
sourcils ; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux,
etc. Voyez Brantôme pour le reste. Ma bohémienne ne
pouvait prétendre à tant de perfection. Sa peau,
d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte
du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais
admirablement fendus ; ses lèvres un peu fortes, mais
bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches
que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-être
un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile
d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous
fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en
somme qu’à chaque défaut elle réunissait une qualité
qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste.
C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui
étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses
yeux surtout avaient une expression à la fois
voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à
aucun regard humain. Oeil de bohémien, oeil de loup,
c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne
observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au
jardin des Plantes pour étudier le regard d’un loup,
considérez votre chat quand il guette un moineau.
On sent qu’il eût été ridicule de se faire tirer la
bonne aventure dans un café. Aussi je priai la jolie
sorcière de me permettre de l’accompagner à son
domicile ; elle y consentit sans difficulté, mais elle
voulut connaître encore la marche du temps, et me pria
de nouveau de faire sonner ma montre.
– Est-elle vraiment d’or ? dit-elle en la considérant
avec une excessive attention.
Quand nous nous remîmes en marche, il était nuit
close ; la plupart des boutiques étaient fermées et les
rues presque désertes. Nous passâmes le pont du
Guadalquivir, et à l’extrémité du faubourg, nous nous
arrêtâmes devant une maison qui n’avait nullement
l’apparence d’un palais. Un enfant nous ouvrit. La
bohémienne lui dit quelques mots dans une langue à
moi inconnue, que je sus depuis être la rommani ou
chipe calli, l’idiome des gitanos. Aussitôt l’enfant
disparut, nous laissant dans une chambre assez vaste,
meublée d’une petite table, de deux tabourets et d’un
coffre. Je ne dois point oublier une jarre d’eau, un tas
d’oranges et une botte d’oignons.
Dès que nous fûmes seuls, la bohémienne tira de son
coffre des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servi,
un aimant, un caméléon desséché, et quelques autres
objets nécessaires à son art. Puis elle me dit de faire la
croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie,
et les cérémonies magiques commencèrent. Il est inutile
de vous rapporter ses prédictions, et, quant à sa manière
d’opérer, il était évident qu’elle n’était pas sorcière à
demi.
Malheureusement nous fûmes bientôt dérangés. La
porte s’ouvrit tout à coup avec violence, et un homme
enveloppé jusqu’aux yeux dans un manteau brun, entra
dans la chambre en apostrophant la bohémienne d’une
façon peu gracieuse. Je n’entendais pas ce qu’il disait,
mais le ton de sa voix indiquait qu’il était de fort
mauvaise humeur. À sa vue, la gitane ne montra ni
surprise ni colère, mais elle accourut à sa rencontre et,
avec une volubilité extraordinaire, lui adressa quelques
phrases dans la langue mystérieuse dont elle s’était déjà
servie devant moi. Le mot payllo, souvent répété, était
le seul mot que je comprisse. Je savais que les
bohémiens désignent ainsi tout homme étranger à leur
race. Supposant qu’il s’agissait de moi, je m’attendais à
une explication délicate ; déjà j’avais la main sur le pied
d’un des tabourets, et je syllogisais à part moi pour
deviner le moment précis où il conviendrait de le jeter à
la tête de l’intrus. Celui-ci repoussa rudement la
bohémienne, et s’avança vers moi ; puis reculant d’un
pas :
– Ah ! monsieur, dit-il, c’est vous !
Je le regardai à mon tour, et reconnus mon ami don
José. En ce moment, je regrettais un peu de ne pas
l’avoir laissé pendre.
– Eh ! c’est vous, mon brave, m’écriai-je en riant le
moins jaune que je pus ; vous avez interrompu
mademoiselle au moment où elle m’annonçait des
choses bien intéressantes.
– Toujours la même ! Ça finira, dit-il, entre ses
dents, attachant sur elle un regard farouche.
Cependant la bohémienne continuait à lui parler
dans sa langue. Elle s’animait par degrés. Son oeil
s’injectait de sang et devenait terrible, ses traits se
contractaient, elle frappait du pied. Il me sembla qu’elle
le pressait vivement de faire quelque chose à quoi il
montrait de l’hésitation. Ce que c’était, je croyais ne le
comprendre que trop à la voir passer et repasser
rapidement sa petite main sous son menton. J’étais tenté
de croire qu’il s’agissait d’une gorge à couper, et j’avais
quelques soupçons que cette gorge ne fût la mienne.
À tout ce torrent d’éloquence, don José ne répondit
que par deux ou trois mots prononcés d’un ton bref.
Alors la bohémienne lui lança un regard de profond
mépris ; puis s’asseyant à la turque dans un coin de la
chambre, elle choisit une orange, la pela et se mit à la
manger.
Don José me prit le bras, ouvrit la porte et me
conduisit dans la rue. Nous fîmes environ deux cents
pas dans le plus profond silence. Puis, étendant la
main :
– Toujours tout droit, dit-il, et vous trouverez le
pont.
Aussitôt il me tourna le dos et s’éloigna rapidement.
Je revins à mon auberge un peu penaud et d’assez
mauvaise humeur. Le pire fut qu’en me déshabillant, je
m’aperçus que ma montre me manquait.
Diverses considérations m’empêchèrent d’aller la
réclamer le lendemain ou de solliciter M. le corrégidor
pour qu’il voulût bien la faire chercher. Je terminai mon
travail sur le manuscrit des Dominicains et je partis
pour Séville. Après plusieurs mois de courses errantes
en Andalousie, je voulus retourner à Madrid, et il me
fallut repasser par Cordoue. Je n’avais pas l’intention
d’y faire un long séjour, car j’avais pris en grippe cette
belle ville et les baigneuses du Guadalquivir. Cependant
quelques amis à revoir, quelques commissions à faire
devaient me retenir au moins trois ou quatre jours dans
l’antique capitale des princes musulmans.
Dès que je reparus au couvent des Dominicains, un
des pères qui m’avait toujours montré un vif intérêt
dans mes recherches sur l’emplacement de Munda,
m’accueillit les bras ouverts en s’écriant :
– Loué soit le nom de Dieu ! Soyez le bienvenu,
mon cher ami. Nous vous croyions tous mort, et moi,
qui vous parle, j’ai récité bien des pater et des ave, que
je ne regrette pas, pour le salut de votre âme. Ainsi vous
n’êtes pas assassiné, car pour volé nous savons que
vous l’êtes ?
– Comment cela ? lui demandai-je un peu surpris.
– Oui, vous savez bien, cette belle montre à
répétition que vous faisiez sonner dans la bibliothèque,
quand nous vous disions qu’il était temps d’aller au
choeur. Eh bien ! elle est retrouvée, on vous la rendra.
– C’est-à-dire, interrompis-je, un peu décontenancé,
que je l’avais égarée...
– Le coquin est sous les verrous, et, comme on
savait qu’il était homme à tirer un coup de fusil à un
chrétien pour lui prendre une piécette, nous mourions
de peur qu’il ne vous eût tué. J’irai avec vous chez le
corrégidor, et nous vous ferons rendre votre belle
montre. Et puis, avisez-vous de dire là-bas que la
justice ne sait pas son métier en Espagne !
– Je vous avoue, lui dis-je, que j’aimerais mieux
perdre ma montre que de témoigner en justice pour
faire pendre un pauvre diable, surtout parce que... parce
que...
– Oh ! n’ayez aucune inquiétude ; il est bien
recommandé, et on ne peut le pendre deux fois. Quand
je dis pendre, je me trompe. C’est un hidalgo que votre
voleur ; il sera donc garrotté après-demain sans
rémission1. Vous voyez qu’un vol de plus ou de moins
ne changera rien à son affaire. Plût à Dieu qu’il n’eût
que volé ! mais il a commis plusieurs meurtres, tous
plus horribles les uns que les autres.
1
En 1830, la noblesse jouissait encore de ce privilège. Aujourd’hui,
sous le régime constitutionnel, les vilains ont conquis le droit au garrotte.
– Comment se nomme-t-il ?
– On le connaît dans le pays sous le nom de José
Navarro, mais il a encore un autre nom basque que ni
vous ni moi ne prononcerons jamais. Tenez, c’est un
homme à voir, et vous qui aimez à connaître les
singularités du pays, vous ne devez pas négliger
d’apprendre comment en Espagne les coquins sortent
de ce monde. Il est en chapelle, et le père Martinez vous
y conduira.
Mon dominicain insista tellement pour que je visse
les apprêts du « petit pendement bien choli », que je ne
pus m’en défendre. J’allai voir le prisonnier, muni d’un
paquet de cigares qui, je l’espérais, devaient lui faire
excuser mon indiscrétion.
On m’introduisit auprès de don José, au moment où
il prenait son repas. Il me fit un signe de tête assez
froid, et me remercia poliment du cadeau que je lui
apportais. Après avoir compté les cigares du paquet que
j’avais mis entre ses mains, il en choisit un certain
nombre, et me rendit le reste, observant qu’il n’avait
pas besoin d’en prendre davantage.
Je lui demandai si, avec un peu d’argent, ou par le
crédit de mes amis, je pourrais obtenir quelque
adoucissement à son sort. D’abord il haussa les épaules
en souriant avec tristesse ; bientôt, se ravisant, il me
pria de faire dire une messe pour le salut de son âme.
– Voudriez-vous, ajouta-t-il timidement, voudriez-
vous en faire dire une autre pour une personne qui vous
a offensé ?
– Assurément, mon cher, lui dis-je ; mais personne,
que je sache, ne m’a offensé en ce pays.
Il me prit la main et la serra d’un air grave. Après un
moment de silence, il reprit :
– Oserai-je encore vous demander un service ?...
Quand vous reviendrez dans votre pays, peut-être
passerez-vous par la Navarre, au moins vous passerez
par Vittoria qui n’en est pas fort éloignée.
– Oui, lui dis-je, je passerai certainement par
Vittoria ; mais il n’est pas impossible que je me
détourne pour aller à Pampelune, et, à cause de vous, je
crois que je ferai volontiers ce détour.
– Eh bien ! si vous allez à Pampelune, vous y verrez
plus d’une chose qui vous intéressera... C’est une belle
ville... Je vous donnerai cette médaille (il me montrait
une petite médaille d’argent qu’il portait au cou), vous
l’envelopperez dans du papier... (Il s’arrêta un instant
pour maîtriser son émotion...) et vous la remettrez ou
vous la ferez remettre à une bonne femme dont je vous
dirai l’adresse. Vous direz que je suis mort, vous ne
direz pas comment.
Je promis d’exécuter sa commission. Je le revis le
lendemain, et je passai une partie de la journée avec lui.
C’est de sa bouche que j’ai appris les tristes aventures
qu’on va lire.
III
Je suis né, dit-il, à Elizondo, dans la vallée de
Baztan. Je m’appelle don José Lizarrabengoa, et vous
connaissez assez l’Espagne, monsieur, pour que mon
nom vous dise aussitôt que je suis Basque et vieux
chrétien. Si je prends le don, c’est que j’en ai le droit, et
si j’étais à Elizondo, je vous montrerais ma généalogie
sur un parchemin. On voulait que je fusse d’Église, et
l’on me fit étudier, mais je ne profitais guère. J’aimais
trop à jouer à la paume, c’est ce qui m’a perdu. Quand
nous jouons à la paume, nous autres Navarrais, nous
oublions tout. Un jour que j’avais gagné, un gars de
l’Alava me chercha querelle ; nous prîmes nos
maquilas,1 et j’eus encore l’avantage ; mais cela
m’obligea de quitter le pays. Je rencontrai des dragons,
et je m’engageai dans le régiment d’Almanza,
cavalerie. Les gens de nos montagnes apprennent vite le
1
Bâtons ferrés des Basques.
métier militaire. Je devins bientôt brigadier, et on me
promettait de me faire maréchal des logis, quand, pour
mon malheur, on me mit de garde à la manufacture de
tabacs à Séville. Si vous êtes allé à Séville, vous aurez
vu ce grand bâtiment-là, hors des remparts, près du
Guadalquivir. Il me semble en voir encore la porte et le
corps de garde auprès. Quand ils sont de service, les
Espagnols jouent aux cartes, ou dorment ; moi, comme
un franc Navarrais, je tâchais toujours de m’occuper. Je
faisais une chaîne avec du fil de laiton, pour tenir mon
épinglette. Tout d’un coup les camarades disent :
« Voilà la cloche qui sonne ; les filles vont rentrer à
l’ouvrage. » Vous saurez, monsieur, qu’il y a bien
quatre à cinq cents femmes occupées dans la
manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans
une grande salle, où les hommes n’entrent pas sans une
permission du Vingt-quatre,1 parce qu’elles se mettent à
leur aise, les jeunes surtout, quand il fait chaud. À
l’heure où les ouvrières rentrent, après leur dîner, bien
des jeunes gens vont les voir passer, et leur en content
de toutes les couleurs. Il y a peu de ces demoiselles qui
refusent une mantille de taffetas, et les amateurs, à cette
pêche-là, n’ont qu’à se baisser pour prendre le poisson.
Pendant que les autres regardaient, moi, je restais sur
mon banc, près de la porte. J’étais jeune alors ; je
1
Magistrat chargé de la police et de l’administration municipale.
pensais toujours au pays, et je ne croyais pas qu’il y eût
de jolies filles sans jupes bleues et sans nattes tombant
sur les épaules.1 D’ailleurs, les Andalouses me faisaient
peur ; je n’étais pas encore fait à leurs manières :
toujours à railler, jamais un mot de raison. J’étais donc
le nez sur ma chaîne, quand j’entends des bourgeois qui
disaient : « Voilà la gitanilla ! » Je levai les yeux, et je
la vis. C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je
vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous
ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir
des bas de soie blancs avec plus d’un trou, et des
souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des
rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de
montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie qui
sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de
cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se
balançant sur ses hanches comme une pouliche du haras
de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce costume
aurait obligé le monde à se signer. À Séville, chacun lui
adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ;
elle répondait à chacun, faisant les yeux en coulisse, le
poing sur la hanche, effrontée comme une vraie
bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas,
1
Costume ordinaire des paysannes de la Navarre et des provinces
basques.
et je repris mon ouvrage ; mais elle, suivant l’usage des
femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les
appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas,
s’arrêta devant moi et m’adressa la parole :
– Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-
tu me donner ta chaîne pour tenir les clefs de mon
coffre-fort ?
– C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
– Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah !
monsieur fait de la dentelle, puisqu’il a besoin
d’épingles !
Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je me
sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui
répondre.
– Allons, mon coeur, reprit-elle, fais-moi sept aunes
de dentelle noire pour une mantille, épinglier de mon
âme !
Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait à la
bouche, elle me la lança, d’un mouvement du pouce,
juste entre les deux yeux. Monsieur, cela me fit l’effet
d’une balle qui m’arrivait... Je ne savais où me fourrer,
je demeurais immobile comme une planche. Quand elle
fut entrée dans la manufacture, je vis la fleur de cassie
qui était tombée à terre entre mes pieds ; je ne sais ce
qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades
s’en aperçussent et je la mis précieusement dans ma
veste. Première sottise !
Deux ou trois heures après, j’y pensais encore,
quand arrive dans le corps de garde un potier tout
haletant, la figure renversée. Il nous dit que dans la
grande salle des cigares, il y avait une femme
assassinée, et qu’il fallait y envoyer la garde. Le
maréchal me dit de prendre deux hommes et d’y aller
voir. Je prends mes hommes et je monte. Figurez-vous,
monsieur, qu’entré dans la salle je trouve d’abord trois
cents femmes en chemise, ou peu s’en faut, toutes
criant, hurlant, gesticulant, faisant un vacarme à ne pas
entendre Dieu tonner. D’un côté, il y en avait une, les
quatre fers en l’air, couverte de sang, avec un X sur la
figure qu’on venait de lui marquer en deux coups de
couteau. En face de la blessée, que secouraient les
meilleures de la bande, je vois Carmen tenue par cinq
ou six commères. La femme blessée criait :
« Confession ! confession ! je suis morte ! » Carmen ne
disait rien ; elle serrait les dents, et roulait des yeux
comme un caméléon. « Qu’est-ce que c’est ? »
demandai-je. J’eus grand-peine à savoir ce qui s’était
passé, car toutes les ouvrières me parlaient à la fois. Il
paraît que la femme blessée s’était vantée d’avoir assez
d’argent en poche pour acheter un âne au marché de
Triana. « Tiens, dit Carmen, qui avait une langue, tu
n’as donc pas assez d’un balai ? » L’autre, blessée du
reproche, peut-être parce qu’elle se sentait véreuse sur
l’article, lui répond qu’elle ne se connaissait pas en
balais, n’ayant pas l’honneur d’être bohémienne ni
filleule de Satan, mais que mademoiselle Carmencita
ferait bientôt connaissance avec son âne, quand M. le
corrégidor la mènerait à la promenade avec deux
laquais par-derrière pour l’émoucher. « Eh bien, moi,
dit Carmen, je te ferai des abreuvoirs à mouches sur la
joue, et je veux y peindre un damier1. » Là-dessus, vli-
vlan ! elle commence, avec le couteau dont elle coupait
le bout des cigares, à lui dessiner des croix de Saint-
André sur la figure.
Le cas était clair ; je pris Carmen par le bras : « Ma
soeur, lui dis-je poliment, il faut me suivre. » Elle me
lança un regard comme si elle me reconnaissait ; mais
elle dit d’un air résigné : « Marchons. Où est ma
mantille ? » Elle la mit sur sa tête de façon à ne montrer
qu’un seul de ses grands yeux, et suivit mes deux
hommes, douce comme un mouton. Arrivés au corps de
garde, le maréchal des logis dit que c’était grave, et
qu’il fallait la mener à la prison. C’était encore moi qui
devais la conduire. Je la mis entre deux dragons, et je
marchais derrière comme un brigadier doit faire en
semblable rencontre. Nous nous mîmes en route pour la
1
Pintar un javeque, peindre un chebec. Les chebecs espagnols ont,
pour la plupart, leur bande peinte à carreaux rouges et blancs.
ville. D’abord la bohémienne avait gardé le silence ;
mais dans la rue du Serpent, – vous la connaissez, elle
mérite bien son nom par les détours qu’elle fait, – dans
la rue du Serpent, elle commence par laisser tomber sa
mantille sur ses épaules, afin de me montrer son minois
enjôleur, et, se tournant vers moi autant qu’elle pouvait,
elle me dit :
– Mon officier, où me menez-vous ?
– À la prison, ma pauvre enfant, lui répondis-je le
plus doucement que je pus, comme un bon soldat doit
parler à un prisonnier, surtout à une femme.
– Hélas ! que deviendrai-je ? Seigneur officier, ayez
pitié de moi. Vous êtes si jeune, si gentil... Puis, d’un
ton plus bas : Laissez-moi m’échapper, dit-elle, je vous
donnerai un morceau de la bar lachi, qui vous fera
aimer de toutes les femmes.
La bar lachi, monsieur, c’est la pierre d’aimant,
avec laquelle les bohémiens prétendent qu’on fait
quantité de sortilèges quand on sait s’en servir. Faites-
en boire à une femme une pincée râpée dans un verre de
vin blanc, elle ne résiste plus. Moi, je lui répondis le
plus sérieusement que je pus :
– Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes ;
il faut aller à la prison, c’est la consigne, et il n’y a pas
de remède.
Nous autres gens du pays basque, nous avons un
accent qui nous fait reconnaître facilement des
Espagnols ; en revanche il n’y en a pas un qui puisse
seulement apprendre à dire baï, jaona.1 Carmen donc
n’eut pas de peine à deviner que je venais des
provinces. Vous saurez que les bohémiens, monsieur,
comme n’étant d’aucun pays, voyageant toujours,
parlent toutes les langues, et la plupart sont chez eux en
Portugal, en France, dans les provinces, en Catalogue,
partout ; même avec les Maures et les Anglais, ils se
font entendre. Carmen savait assez bien le basque.
– Laguna, ene biholsarena, camarade de mon coeur,
me dit-elle tout à coup, êtes-vous du pays ?
Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque
nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait
tressaillir.
– Je voudrais avoir un confesseur des provinces,
ajouta plus bas le bandit.
Il reprit après un silence :
– Je suis d’Elizondo, lui répondis-je en basque, fort
ému de l’entendre parler ma langue.
– Moi, je suis d’Etchalar, dit-elle. (C’est un pays à
quatre heures de chez nous). J’ai été emmenée par des
1
Oui, monsieur.
bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture
pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma
pauvre mère qui n’a que moi pour soutien et un petit
barratcea1 avec vingt pommiers à cidre. Ah ! si j’étais
au pays, devant la montagne blanche ! On m’a insultée
parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands
d’oranges pourries ; et ces gueuses se sont mises toutes
contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs
jacques2 de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas
peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son
maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour
une payse ?
Elle mentait, monsieur, elle a toujours menti. Je ne
sais pas si dans sa vie cette fille là a jamais dit un mot
de vérité ; mais quand elle parlait, je la croyais : c’était
plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus
navarraise ; ses yeux seuls et sa bouche et son teint la
disaient bohémienne. J’étais fou, je ne faisais plus
attention à rien. Je pensais que, si des Espagnols
s’étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais
coupé la figure, tout comme elle venait de faire à sa
camarade. Bref, j’étais comme un homme ivre ; je
commençais à dire des bêtises, j’étais tout près d’en
faire.
1
Enclos, jardin.
2
Braves, fanfarons.
– Si je vous poussais, et si vous tombiez, mon pays,
reprit-elle en basque, ce ne seraient pas ces deux
conscrits de Castillans qui me retiendraient...
Ma foi, j’oubliai la consigne et tout, et je lui dis :
– Eh bien, m’amie, ma payse, essayez, et que Notre-
Dame de la Montagne vous soit en aide !
En ce moment, nous passions devant une de ces
ruelles étroites comme il y en a tant à Séville. Tout à
coup Carmen se retourne et me lance un coup de poing
dans la poitrine. Je me laissai tomber exprès à la
renverse. D’un bond, elle saute par-dessus moi et se
met à courir en nous montrant une paire de jambes !...
On dit jambes de Basque : les siennes en valaient
bien d’autres... aussi vites que bien tournées. Moi, je me
relève aussitôt ; mais je mets ma lance1 en travers, de
façon à barrer la rue, si bien que, de prime abord, les
camarades furent arrêtés au moment de la poursuite.
Puis je me mis moi-même à courir, et eux après moi ;
mais l’atteindre ! Il n’y avait pas de risque, avec nos
éperons, nos sabres et nos lances ! En moins de temps
que je n’en mets à vous le dire la prisonnière avait
disparu. D’ailleurs, toutes les commères du quartier
favorisaient sa fuite, et se moquaient de nous, et nous
indiquaient la fausse voie. Après plusieurs marches et
1
Toute la cavalerie espagnole est armée de lances.
contremarches, il fallut nous en revenir au corps de
garde sans un reçu du gouverneur de la prison.
Mes hommes, pour n’être pas punis, dirent que
Carmen m’avait parlé basque ; et il ne paraissait pas
trop naturel, pour dire la vérité, qu’un coup de poing
d’une tant petite fille eût terrassé si facilement un
gaillard de ma force. Tout cela parut louche ou plutôt
clair. En descendant la garde, je fus dégradé et envoyé
pour un mois à la prison. C’était ma première punition
depuis que j’étais au service. Adieu les galons de
maréchal des logis que je croyais déjà tenir !
Mes premiers jours de prison se passèrent fort
tristement. En me faisant soldat, je m’étais figuré que je
deviendrais tout au moins officier. Longa, Mina, mes
compatriotes, sont bien capitaines généraux ;
Chapalangarra, qui est un négro comme Mina, et
réfugié comme lui dans votre pays, Chapalangarra était
colonel, et j’ai joué à la paume vingt fois avec son frère,
qui était un pauvre diable comme moi. Maintenant je
me disais : « Tout le temps que tu as servi sans
punition, c’est du temps perdu ; te voilà mal noté : pour
te remettre bien dans l’esprit des chefs, il te faudra
travailler dix fois plus que lorsque tu es venu comme
conscrit ! Et pourquoi me suis-je fait punir ? pour une
coquine de bohémienne qui s’est moquée de moi, et
qui, dans ce moment, est à voler dans quelque coin de
la ville. » Pourtant je ne pouvais m’empêcher de penser
à elle. Le croiriez-vous, monsieur ? ses bas de soie
troués qu’elle me faisait voir tout en plein en
s’enfuyant, je les avais toujours devant les yeux. Je
regardais par les barreaux de la prison dans la rue, et,
parmi toutes les femmes qui passaient, je n’en voyais
pas une seule qui valût cette diable de fille-là. Et puis,
malgré moi, je sentais la fleur de cassie qu’elle m’avait
jetée, et qui, sèche, gardait toujours sa bonne odeur...
S’il y a des sorcières, cette fille-là en était une !
Un jour, le geôlier entre, et me donne un pain
d’Alcalá1.
– Tenez, dit-il, voilà ce que votre cousine vous
envoie.
Je pris le pain, fort étonné, car je n’avais pas de
cousine à Séville. C’est peut-être une erreur, pensai-je
en regardant le pain ; mais il était si appétissant, il
sentait si bon, que sans m’inquiéter de savoir d’où il
venait et à qui il était destiné, je résolus de le manger.
En voulant le couper mon couteau rencontra quelque
chose de dur. Je regarde, et je trouve une petite lime
anglaise qu’on avait glissée dans la pâte avant que le
1
Alcalà de los Panaderos, bourg à deux lieues de Séville où l’on fait
des petits pains délicieux. On prétend que c’est à l’eau d’Alcalà qu’ils
doivent leur qualité et l’on en apporte tous les jours une grande quantité à
Séville.
pain fût cuit. Il y avait encore dans le pain une pièce
d’or de deux piastres. Plus de doute alors, c’était un
cadeau de Carmen. Pour les gens de sa race, la liberté
est tout, et ils mettraient le feu à une ville pour
s’épargner un jour de prison. D’ailleurs la commère
était fine, et avec ce pain-là on se moquait des geôliers.
En une heure, le plus gros barreau était scié avec la
petite lime ; et avec la pièce de deux piastres, chez le
premier fripier, je changeais ma capote d’uniforme pour
un habit bourgeois. Vous pensez bien qu’un homme qui
avait déniché maintes fois des aiglons dans nos rochers
ne s’embarrassait guère de descendre dans la rue, d’une
fenêtre haute de moins de trente pieds ; mais je ne
voulais pas m’échapper. J’avais encore mon honneur de
soldat, et déserter me semblait un grand crime.
Seulement, je fus touché de cette marque de souvenir.
Quand on est en prison, on aime à penser qu’on a
dehors un ami qui s’intéresse à vous. La pièce d’or
m’offusquait un peu, j’aurais bien voulu la rendre ;
mais où trouver mon créancier ? Cela ne me semblait
pas facile.
Après la cérémonie de la dégradation, je croyais
n’avoir plus rien à souffrir ; mais il me restait encore
une humiliation à dévorer : ce fut à ma sortie de prison,
lorsqu’on me commanda de service et qu’on me mit en
faction comme un simple soldat. Vous ne pouvez vous
figurer ce qu’un homme de coeur éprouve en pareille
occasion. Je crois que j’aurais aimé autant à être fusillé.
Au moins on marche seul, en avant de son peloton ; on
se sent quelque chose ; le monde vous regarde.
Je fus mis en faction à la porte du colonel. C’était un
jeune homme riche, bon enfant, qui aimait à s’amuser.
Tous les jeunes officiers étaient chez lui, et force
bourgeois, des femmes aussi, des actrices, à ce qu’on
disait. Pour moi, il me semblait que toute la ville s’était
donné rendez-vous à sa porte pour me regarder. Voilà
qu’arrive la voiture du colonel avec son valet de
chambre sur le siège. Qu’est-ce que je vois
descendre ?... la gitanilla. Elle était parée, cette fois,
comme une châsse, pomponnée, attifée, tout or et tout
rubans. Une robe à paillettes, des souliers bleus à
paillettes aussi, des fleurs et des galons partout. Elle
avait un tambour de Basque à la main. Avec elle il y
avait deux autres bohémiennes, une jeune et une vieille.
Il y a toujours une vieille pour les mener ; puis un vieux
avec une guitare, bohémien aussi, pour jouer et les faire
danser. Vous savez qu’on s’amuse souvent à faire venir
des bohémiennes dans les sociétés, afin de leur faire
danser la romalis, c’est leur danse, et souvent bien autre
chose.
Carmen me reconnut, et nous échangeâmes un
regard. Je ne sais, mais, en ce moment, j’aurais voulu
être à cent pieds sous terre.
– Agur laguna,1 dit-elle. Mon officier, tu montes la
garde comme un conscrit !
Et, avant que j’eusse trouvé un mot à répondre, elle
était dans la maison.
Toute la société était dans le patio, et, malgré la
foule, je voyais à peu près tout ce qui se passait, à
travers la grille2. J’entendais les castagnettes, le
tambour, les rires et les bravos ; parfois j’apercevais sa
tête quand elle sautait avec son tambour. Puis
j’entendais encore des officiers qui lui disaient bien des
choses qui me faisaient monter le rouge à la figure. Ce
qu’elle répondait, je n’en savais rien. C’est de ce jour-
là, je pense, que je me mis à l’aimer pour tout de bon ;
car l’idée me vint trois ou quatre fois d’entrer dans le
patio, et de donner de mon sabre dans le ventre à tous
ces freluquets qui lui contaient fleurettes. Mon supplice
dura une bonne heure ; puis les bohémiens sortirent, et
la voiture les ramena. Carmen, en passant, me regarda
encore avec les yeux que vous savez, et me dit très bas :
– Pays, quand on aime la bonne friture, on en va
1
Bonjour, camarade.
2
La plupart des maisons de Séville ont une cour intérieure entourée
de portiques. On s’y tient en été. Cette cour est cou-verte d’une toile qu’on
retire le soir. La porte de la rue est presque toujours ouverte, et le passage
qui conduit à la cour, zaguan, est fermé par une grille en fer très
élégamment ouvragée.
manger à Triana, chez Lillas Pastia.
Légère comme un cabri, elle s’élança dans la
voiture, le cocher fouetta ses mules, et toute la bande
joyeuse s’en alla je ne sais où.
Vous devinez bien qu’en descendant ma garde
j’allai à Triana ; mais d’abord je me fis raser et je me
brossai comme pour un jour de parade. Elle était chez
Lillas Pastia, un vieux marchand de friture, bohémien,
noir comme un Maure, chez qui beaucoup de bourgeois
venaient manger du poisson frit, surtout, je crois, depuis
que Carmen y avait pris ses quartiers.
– Lillas, dit-elle sitôt qu’elle me vit, je ne fais plus
rien de la journée. Demain il fera jour !1 Allons, pays,
allons nous promener.
Elle mit sa mantille devant son nez, et nous voilà
dans la rue, sans savoir où j’allais.
– Mademoiselle, lui dis-je, je crois que j’ai à vous
remercier d’un présent que vous m’avez envoyé quand
j’étais en prison. J’ai mangé le pain ; la lime me servira
pour affiler ma lance, et je la garde comme souvenir de
vous ; mais l’argent, le voilà.
– Tiens ! Il a gardé l’argent, s’écria-t-elle en éclatant
de rire. Au reste tant mieux, car je ne suis guère en
1
Mañana serà otro dia. – Proverbe espagnol.
fonds ; mais qu’importe ? chien qui chemine ne meurt
pas de famine1. Allons, mangeons tout. Tu me régales.
Nous avions repris le chemin de Séville. À l’entrée
de la rue du Serpent, elle acheta une douzaine
d’oranges, qu’elle me fit mettre dans mon mouchoir.
Un peu plus loin, elle acheta encore un pain, du
saucisson, une bouteille de manzanilla ; puis enfin elle
entra chez un confiseur. Là, elle jeta sur le comptoir la
pièce d’or que je lui avais rendue, une autre encore
qu’elle avait dans sa poche, avec quelque argent blanc ;
enfin elle me demanda tout ce que j’avais. Je n’avais
qu’une piécette et quelques cuartos, que je lui donnai,
fort honteux de n’avoir pas davantage. Je crus qu’elle
voulait emporter toute la boutique. Elle prit tout ce qu’il
y avait de plus beau et de plus cher, yemas2, turon3,
fruits confits, tant que l’argent dura. Tout cela, il fallait
encore que je le portasse dans des sacs de papier. Vous
connaissez peut-être la rue du Candilejo, où il y a une
tête du roi don Pedro le Justicier4. Elle aurait dû
1
Chuquel sos pirela, / Cocal terela. : Chien qui marche, os trouve. –
Proverbe bohémien.
2
Jaunes d’oeufs sucrés.
3
Espèce de nougat.
4
Le roi don Pèdre, que nous nommons le Cruel, et que la reine
Isabelle la Catholique n’appelait jamais que le Justicier, aimait à se
promener dans les rues de Séville, cherchant les aventures, comme le
calife Haroûn-al-Raschid. Certaine nuit, il se prit de querelle, dans une rue
m’inspirer des réflexions. Nous nous arrêtâmes dans
cette rue-là, devant une vieille maison. Elle entra dans
l’allée, et frappa au rez-de-chaussée. Une bohémienne,
vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit
quelques mots en rommani. La vieille grogna d’abord.
Pour l’apaiser, Carmen lui donna deux oranges et une
poignée de bonbons et lui permit de goûter au vin. Puis
elle lui mit sa mante sur le dos et la conduisit à la porte,
qu’elle ferma avec la barre de bois. Dès que nous fûmes
écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi
tua le cavalier amoureux. Au bruit des épées, une vieille femme mit la tête
à la fenêtre, et éclaira la scène avec la petite lampe, candilejo, qu’elle
tenait à la main. Il faut savoir que le roi don Pèdre, d’ailleurs leste et
vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait,
ses rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n’eut pas de
peine à le reconnaître. Le lendemain, le Vingt-quatre en charge vint faire
son rapport au roi. « Sire, on s’est battu en duel, cette nuit, dans telle rue.
Un des combattants est mort. – Avez-vous découvert le meurtrier? – Oui,
sire. – Pourquoi n’est-il pas déjà puni? – Sire, j’attends vos ordres. –
Exécutez la loi. » Or le roi venait de publier un décret portant que tout
duelliste serait décapité, et que sa tête demeurerait exposé sur le lieu du
combat. Le Vingt-quatre se tira d’affaire en homme d’esprit. Il fit scier la
tête d’une statue du roi, et l’exposa dans une niche au milieu de la rue,
théâtre du meurtre. Le roi et tous les Sévillans le trouvèrent fort bon. La
rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l’aventure. –
Voilà la tradition poplaire. Zuniga raconte l’histoire un peu différemment.
(Voir Annales de Sevilla, t. II, p. 136.) Quoi qu’il en soit, il existe encore à
Séville une rue du Candilejo, et dans cette rue un buste de pierre qu’on dit
être le portrait de don Pèdre. Malheureusement, ce buste est moderne.
L’ancien était fort usé au XVIIe siècle, et la municipalité d’alors le fit
remplacer par celui qu’on voit aujourd’hui.
seuls, elle se mit à danser et à rire comme une folle, en
chantant :
– Tu es mon rom, je suis ta romi.1
Moi, j’étais au milieu de la chambre, chargé de
toutes ses emplettes, ne sachant où les poser. Elle jeta
tout par terre, et me sauta au cou en me disant :
– Je paie mes dettes, je paie mes dettes ! c’est la loi
des Calés !2
Ah ! monsieur, cette journée-là ! cette journée-là !...
quand j’y pense, j’oublie celle de demain.
Le bandit se tut un instant ; puis, après avoir rallumé
son cigare, il reprit :
– Nous passâmes ensemble toute la journée,
mangeant, buvant, et le reste. Quand elle eut mangé des
bonbons comme un enfant de six ans, elle en fourra des
poignées dans la jarre d’eau de la vieille. « C’est pour
lui faire du sorbet », disait-elle. Elle écrasait des yemas
en les lançant contre la muraille. « C’est pour que les
mouches nous laissent tranquilles », disait-elle... Il n’y a
pas de tour ni de bêtise qu’elle ne fit. Je lui dis que je
voudrais la voir danser ; mais où trouver des
1
Rom, mari; romi, femme.
2
Calo; féminin, calli; pluriel, calés. Mot à mot noir – nom que les
Bohémiens se donnent dans leur langue.
castagnettes ? Aussitôt elle prend la seule assiette de la
vieille, la casse en morceaux, et la voilà qui danse la
romalis en faisant claquer les morceaux de faïence aussi
bien que si elle avait eu des castagnettes d’ébène ou
d’ivoire. On ne s’ennuyait pas auprès de cette fille-là, je
vous en réponds. Le soir vint, et j’entendis les tambours
qui battaient la retraite.
– Il faut que j’aille au quartier pour l’appel, lui dis-
je.
– Au quartier ? dit-elle d’un air de mépris ; tu es
donc un nègre, pour te laisser mener à la baguette ? Tu
es un vrai canari1, d’habit et de caractère. Va, tu as un
coeur de poulet.
Je restai, résigné d’avance à la salle de police. Le
matin, ce fut elle qui parla la première de nous séparer.
– Écoute, Joseito, dit-elle ; t’ai-je payé ? D’après
notre loi, je ne te devais rien, puisque tu es un payllo ;
mais tu es un joli garçon, et tu m’as plu. Nous sommes
quittes. Bonjour.
Je lui demandai quand je la reverrais.
– Quand tu seras moins niais, répondit-elle en riant.
Puis, d’un ton plus sérieux : Sais-tu, mon fils, que je
crois que je t’aime un peu ? Mais cela ne peut durer.
1
Les dragons espagnols sont habillés de jaune.
Chien et loup ne font pas longtemps bon ménage. Peut-
être que, si tu prenais la loi d’Égypte, j’aimerais à
devenir ta romi. Mais ce sont des bêtises : cela ne se
peut pas. Bah ! mon garçon, crois-moi, tu en es quitte à
bon compte. Tu as rencontré le diable, oui, le diable ; il
n’est pas toujours noir, et il ne t’a pas tordu le cou. Je
suis habillée de laine, mais je ne suis pas mouton1. Va
mettre un cierge devant ta majari2 ; elle l’a bien gagné.
Allons, adieu encore une fois. Ne pense plus à
Carmencita, ou elle te ferait épouser une veuve à jambe
de bois3.
En parlant ainsi, elle défaisait la barre qui fermait la
porte, et une fois dans la rue elle s’enveloppa dans sa
mantille et me tourna les talons.
Elle disait vrai. J’aurais été sage de ne plus penser à
elle ; mais, depuis cette journée dans la rue du
Candilejo, je ne pouvais plus songer à autre chose. Je
me promenais tout le jour, espérant la rencontrer. J’en
demandais des nouvelles à la vieille et au marchand de
friture. L’un et l’autre répondaient qu’elle était partie
pour Laloro4, c’est ainsi qu’ils appellent le Portugal.
1
Me dicas vriardâ de jorpoy, bus ne sino braco. – Proverbe
bohémien.
2
La sainte. – La Sainte Vierge.
3
La potence qui est veuve du dernier pendu.
4
La (terre) rouge.
Probablement c’était d’après les instructions de Carmen
qu’ils parlaient de la sorte, mais je ne tardai pas à savoir
qu’ils mentaient. Quelques semaines après ma journée
de la rue du Candilejo, je fus de faction à une des portes
de la ville. À peu de distance de cette porte, il y avait
une brèche qui s’était faite dans le mur d’enceinte ; on y
travaillait pendant le jour, et la nuit on y mettait un
factionnaire pour empêcher les fraudeurs. Pendant le
jour, je vis Lillas Pastia passer et repasser autour du
corps de garde, et causer avec quelques-uns de mes
camarades ; tous le connaissaient, et ses poissons et ses
beignets encore mieux. Il s’approcha de moi et me
demanda si j’avais des nouvelles de Carmen.
– Non, lui dis-je.
– Eh bien, vous en aurez, compère.
Il ne se trompait pas. La nuit, je fus mis de faction à
la brèche. Dès que le brigadier se fut retiré, je vis venir
à moi une femme. Le coeur me disait que c’était
Carmen. Cependant je criai :
– Au large ! On ne passe pas !
– Ne faites donc pas le méchant, me dit-elle en se
faisant connaître à moi.
– Quoi ! vous voilà, Carmen !
– Oui, mon pays. Parlons peu, parlons bien. Veux-tu
gagner un douro ? Il va venir des gens avec des paquets,
laisse-les faire.
– Non, répondis-je. Je dois les empêcher de passer ;
c’est la consigne.
– La consigne ! la consigne ! Tu n’y pensais pas rue
du Candilejo.
– Ah ! répondis-je, tout bouleversé par ce seul
souvenir, cela valait bien la peine d’oublier la
consigne ; mais je ne veux pas de l’argent des
contrebandiers.
– Voyons, si tu ne veux pas d’argent, veux-tu que
nous allions encore dîner chez la vieille Dorothée ?
– Non ! dis-je à moitié étranglé par l’effort que je
faisais. Je ne puis pas.
– Fort bien. Si tu es si difficile, je sais à qui
m’adresser. J’offrirai à ton officier d’aller chez
Dorothée. Il a l’air d’un bon enfant, et il fera mettre en
sentinelle un gaillard qui ne verra que ce qu’il faudra
voir. Adieu, canari. Je rirai bien le jour où la consigne
sera de te pendre.
J’eus la faiblesse de la rappeler, et je promis de
laisser passer toute la bohème, s’il le fallait, pourvu que
j’obtinsse la seule récompense que je désirais. Elle me
jura aussitôt de me tenir parole dès le lendemain, et
courut prévenir ses amis qui étaient à deux pas. Il y en
avait cinq, dont était Pastia, tous bien chargés de
marchandises anglaises. Carmen faisait le guet. Elle
devait avertir avec ses castagnettes dès qu’elle
apercevrait la ronde, mais elle n’en eut pas besoin. Les
fraudeurs firent leur affaire en un instant.
Le lendemain, j’allai rue du Candilejo. Carmen se fit
attendre, et vint d’assez mauvaise humeur.
– Je n’aime pas les gens qui se font prier, dit-elle.
Tu m’as rendu un plus grand service la première fois,
sans savoir si tu y gagnerais quelque chose. Hier, tu as
marchandé avec moi. Je ne sais pas pourquoi je suis
venue, car je ne t’aime plus. Tiens, va-t’en, voilà un
douro pour ta peine.
Peu s’en fallut que je ne lui jetasse la pièce à la tête,
et je fus obligé de faire un effort violent sur moi-même
pour ne pas la battre. Après nous être disputés pendant
une heure, je sortis furieux. J’errai quelque temps par la
ville, marchant deçà et delà comme un fou ; enfin
j’entrai dans une église, et m’étant mis dans le coin le
plus obscur, je pleurai à chaudes larmes. Tout d’un
coup j’entends une voix :
– Larmes de dragon ! j’en veux faire un philtre.
Je lève les yeux, c’était Carmen en face de moi.
– Eh bien, mon pays, m’en voulez-vous encore ? me
dit-elle. Il faut bien que je vous aime, malgré que j’en
aie, car, depuis que vous m’avez quittée, je ne sais ce
que j’ai. Voyons, maintenant, c’est moi qui te demande
si tu veux venir rue du Candilejo.
Nous fîmes donc la paix ; mais Carmen avait
l’humeur comme est le temps chez nous. Jamais l’orage
n’est si près dans nos montagnes que lorsque le soleil
est le plus brillant. Elle m’avait promis de me revoir
une autre fois chez Dorothée, et elle ne vint pas. Et
Dorothée me dit de plus belle qu’elle était allée à
Laloro pour les affaires d’Égypte.
Sachant déjà par expérience à quoi m’en tenir là-
dessus, je cherchais Carmen partout où je croyais
qu’elle pouvait être, et je passais vingt fois par jour
dans la rue du Candilejo. Un soir, j’étais chez Dorothée,
que j’avais presque apprivoisée en lui payant de temps
à autre quelque verre d’anisette, lorsque Carmen entra,
suivie d’un jeune homme, lieutenant dans notre
régiment.
– Va-t’en vite, me dit-elle en basque.
Je restai stupéfait, la rage dans le coeur.
– Qu’est-ce que tu fais ici ? me dit le lieutenant.
Décampe, hors d’ici !
Je ne pouvais faire un pas ; j’étais comme perdu.
L’officier, en colère, voyant que je ne me retirais pas, et
que je n’avais pas même ôté mon bonnet de police, me
prit au collet et me secoua rudement. Je ne sais ce que
je lui dis. Il tira son épée, et je dégainai. La vieille me
saisit le bras, le lieutenant me donna un coup au front,
dont je porte encore la marque. Je reculai, et d’un coup
de coude je jetai Dorothée à la renverse ; puis, comme
le lieutenant me poursuivait, je mis la pointe au corps,
et il s’enferra. Carmen alors éteignit la lampe, et dit
dans sa langue à Dorothée de s’enfuir. Moi-même je me
sauvai dans la rue, et me mis à courir sans savoir où. Il
me semblait que quelqu’un me suivait. Quand je revins
à moi, je trouvai que Carmen ne m’avait pas quitté.
– Grand niais de canari ! me dit-elle, tu ne sais faire
que des bêtises. Aussi bien, je te l’ai dit que je te
porterais malheur. Allons, il y a remède à tout, quand
on a pour bonne amie une Flamande de Rome1.
Commence à mettre ce mouchoir sur ta tête, et jette-moi
ce ceinturon. Attends-moi dans cette allée. Je reviens
dans deux minutes.
Elle disparut, et me rapporta bientôt une mante
rayée qu’elle était allée chercher je ne sais où. Elle me
fit quitter mon uniforme, et mettre la mante par-dessus
ma chemise. Ainsi accoutré, avec le mouchoir dont elle
1
Flamenca de Roma. Terme d’argot qui désigne les bohémiennes.
Roma ne veut pas dire la Ville Éternelle, mais la nation des Romi ou des
gens mariés, nom que se donnent les bohémiens. Les premiers qu’on vit
en Espagne venaient probablement des Pays-Bas, d’où est venu leur nom
de Flamands.
avait bandé la plaie que j’avais à la tête, je ressemblais
assez à un paysan valencien, comme il y en a à Séville,
qui viennent vendre leur orgeat de chufas.1 Puis elle me
mena dans une maison assez semblable à celle de
Dorothée, au fond d’une petite ruelle. Elle et une autre
bohémienne me lavèrent, me pansèrent mieux que n’eût
pu le faire un chirurgien-major, me firent boire je ne
sais quoi ; enfin, on me mit sur un matelas, et je
m’endormis.
Probablement ces femmes avaient mêlé dans ma
boisson quelques-unes de ces drogues assoupissantes
dont elles ont le secret, car je ne m’éveillai que fort tard
le lendemain. J’avais un grand mal de tête et un peu de
fièvre. Il fallut quelque temps pour que le souvenir me
revînt de la terrible scène où j’avais pris part la veille.
Après avoir pansé ma plaie, Carmen et son amie,
accroupies toutes les deux sur les talons auprès de mon
matelas, échangèrent quelques mots en chipe calli, qui
paraissaient être une consultation médicale. Puis toutes
deux m’assurèrent que je serais guéri avant peu, mais
qu’il fallait quitter Séville le plus tôt possible ; car, si
l’on m’y attrapait, j’y serais fusillé sans rémission.
– Mon garçon, me dit Carmen, il faut que tu fasses
quelque chose ; maintenant que le roi ne te donne plus
1
Racine bulbeuse dont on fait une boisson assez agréable.
ni riz ni merluche1, il faut que tu songes à gagner ta vie.
Tu es trop bête pour voler a pastesas2, mais tu es leste
et fort : si tu as du coeur, va-t’en à la côte, et fais-toi
contrebandiers. Ne t’ai-je pas promis de te faire
pendre ? Cela vaut mieux que d’être fusillé. D’ailleurs,
si tu sais t’y prendre, tu vivras comme un prince, aussi
longtemps que les miñons3 et les gardes-côtes ne te
mettront pas la main sur le collet.
Ce fut de cette façon engageante que cette diable de
fille me montra la nouvelle carrière qu’elle me
destinait, la seule, à vrai dire, qui me restât, maintenant
que j’avais encouru la peine de mort. Vous le dirai-je,
monsieur ? elle me détermina sans beaucoup de peine.
Il me semblait que je m’unissais à elle plus intimement
par cette vie de hasards et de rébellion. Désormais je
crus m’assurer son amour. J’avais entendu souvent
parler de quelques contrebandiers qui parcouraient
l’Andalousie, montés sur un bon cheval, l’espingole au
poing, leur maîtresse en croupe. Je me voyais déjà
trottant par monts et par vaux avec la gentille
bohémienne derrière moi. Quand je lui parlais de cela,
elle riait à se tenir les côtes, et me disait qu’il n’y a rien
de si beau qu’une nuit passée au bivouac, lorsque
1
Nourriture ordinaire du soldat espagnol.
2
Ustilar a pastesas, voler avec adresse, dérober sans violence.
3
Espèce de corps franc.
chaque rom se retire avec sa romi sous sa petite tente
formée de trois cerceaux, avec une couverture par-
dessus.
– Si je te tiens jamais dans la montagne, lui disais-
je, je serai sûr de toi. Là, il n’y a pas de lieutenant pour
partager avec moi.
– Ah ! tu es jaloux, répondait-elle. Tant pis pour toi.
Comment es-tu assez bête pour cela ? Ne vois-tu pas
que je t’aime, puisque je ne t’ai jamais demandé
d’argent ?
Lorsqu’elle parlait ainsi, j’avais envie de l’étrangler.
Pour le faire court, monsieur, Carmen me procura
un habit bourgeois, avec lequel je sortis de Séville sans
être reconnu. J’allai à Jerez avec une lettre de Pastia
pour un marchand d’anisette chez qui se réunissaient
des contrebandiers. On me présenta à ces gens-là, dont
le chef, surnommé le Dancaïre, me reçut dans sa troupe.
Nous partîmes pour Gaucin, où je retrouvai Carmen,
qui m’y avait donné rendez-vous. Dans les expéditions,
elle servait d’espion à nos gens, et de meilleur il n’y en
eut jamais. Elle revenait de Gibraltar, et déjà elle avait
arrangé avec un patron de navire l’embarquement de
marchandises anglaises que nous devions recevoir sur
la côte. Nous allâmes les attendre près d’Estepona, puis
nous en cachâmes une partie dans la montagne ;
chargés du reste, nous nous rendîmes à Ronda. Carmen
nous y avait précédés. Ce fut elle encore qui nous
indiqua le moment où nous entrerions en ville. Ce
premier voyage et quelques autres après furent heureux.
La vie de contrebandier me plaisait mieux que la vie de
soldat ; je faisais des cadeaux à Carmen. J’avais de
l’argent et une maîtresse. Je n’avais guère de remords,
car, comme disent les bohémiens : Gale avec plaisir ne
démange pas.1 Partout nous étions bien reçus, mes
compagnons me traitaient bien, et même me
témoignaient de la considération. La raison, c’était que
j’avais tué un homme, et parmi eux il y en avait qui
n’avaient pas un pareil exploit sur la conscience. Mais
ce qui me touchait davantage dans ma nouvelle vie,
c’est que je voyais souvent Carmen. Elle me montrait
plus d’amitié que jamais ; cependant, devant les
camarades, elle ne convenait pas qu’elle était ma
maîtresse ; et même, elle m’avait fait jurer par toutes
sortes de serments de ne rien leur dire sur son compte.
J’étais si faible devant cette créature, que j’obéissais à
tous ses caprices. D’ailleurs, c’était la première fois
qu’elle se montrait à moi avec la réserve d’une honnête
femme, et j’étais assez simple pour croire qu’elle s’était
véritablement corrigée de ses façons d’autrefois.
Notre troupe, qui se composait de huit ou dix
1
Sarapia sat pesquital ne punzava.
hommes, ne se réunissait guère que dans les moments
décisifs, et d’ordinaire nous étions dispersés deux à
deux, trois à trois, dans les villes et les villages. Chacun
de nous prétendait avoir un métier : celui-ci était
chaudronnier, celui-là maquignon ; moi, j’étais
marchand de merceries, mais je ne me montrais guère
dans les gros endroits, à cause de ma mauvaise affaire
de Séville. Un jour, ou plutôt une nuit, notre rendez-
vous était au bas de Véger. Le Dancaïre et moi nous
nous y trouvâmes avant les autres. Il paraissait fort gai.
– Nous allons avoir un camarade de plus, me dit-il.
Carmen vient de faire un de ses meilleurs tours. Elle
vient de faire échapper son rom qui était au presidio à
Tarifa.
Je commençais déjà à comprendre le bohémien, que
parlaient presque tous mes camarades, et ce mot de rom
me causa un saisissement.
– Comment ! son mari ! elle est donc mariée ?
demandai-je au capitaine.
– Oui, répondit-il, à Garcia le Borgne, un bohémien
aussi futé qu’elle. Le pauvre garçon était aux galères.
Carmen a si bien embobeliné le chirurgien du presidio,
qu’elle en a obtenu la liberté de son rom. Ah ! cette
fille-là vaut son pesant d’or. Il y a deux ans qu’elle
cherche à le faire évader. Rien n’a réussi, jusqu’à ce
qu’on s’est avisé de changer le major. Avec celui-ci, il
paraît qu’elle a trouvé bien vite le moyen de s’entendre.
Vous vous imaginez le plaisir que me fit cette
nouvelle. Je vis bientôt Garcia le Borgne ; c’était bien
le plus vilain monstre que la bohême ait nourri : noir de
peau et plus noir d’âme, c’était le plus franc scélérat
que j’aie rencontré dans ma vie. Carmen vint avec lui ;
et, lorsqu’elle l’appelait son rom devant moi, il fallait
voir les yeux qu’elle me faisait, et ses grimaces quand
Garcia tournait la tête. J’étais indigné, et je ne lui parlai
pas de la nuit. Le matin nous avions fait nos ballots, et
nous étions déjà en route, quand nous nous aperçûmes
qu’une douzaine de cavaliers étaient à nos trousses. Les
fanfarons andalous qui ne parlaient que de tout
massacrer firent aussitôt piteuse mine. Ce fut un sauve-
qui-peut général. Le Dancaïre, Garcia, un joli garçon
d’Ecija, qui s’appelait le Remendado, et Carmen ne
perdirent pas la tête. Le reste avait abandonné les
mulets et s’était jeté dans les ravins où les chevaux ne
pouvaient les suivre. Nous ne pouvions conserver nos
bêtes, et nous nous hâtâmes de défaire le meilleur de
notre butin, et de le charger sur nos épaules, puis nous
essayâmes de nous sauver au travers des rochers par les
pentes les plus raides. Nous jetions nos ballots devant
nous, et nous les suivions de notre mieux en glissant sur
les talons. Pendant ce temps-là, l’ennemi nous
canardait ; c’était la première fois que j’entendais siffler
les balles, et cela ne me fit pas grand-chose. Quand on
est en vue d’une femme, il n’y a pas de mérite à se
moquer de la mort. Nous nous échappâmes, excepté le
pauvre Remendado, qui reçut un coup de feu dans les
reins. Je jetai mon paquet, et j’essayai de le prendre.
– Imbécile ! me cria Garcia, qu’avons-nous à faire
d’une charogne ? Achève-le et ne perds pas les bas de
coton.
– Jette-le ! jette-le ! me criait Carmen.
La fatigue m’obligea de le déposer un moment à
l’abri d’un rocher. Garcia s’avança, et lui lâcha son
espingole dans la tête.
– Bien habile qui le reconnaîtrait maintenant, dit-il
en regardant sa figure que douze balles avaient mise en
morceaux.
Voilà, monsieur, la belle vie que j’ai menée. Le soir,
nous nous trouvâmes dans un hallier, épuisés de fatigue,
n’ayant rien à manger et ruinés par la perte de nos
mulets. Que fit cet infernal Garcia ? Il tira un paquet de
cartes de sa poche, et se mit à jouer avec le Dancaïre à
la lueur d’un feu qu’ils allumèrent. Pendant ce temps-là,
moi, j’étais couché, regardant les étoiles, pensant au
Remendado, et me disant que j’aimerais autant être à sa
place. Carmen était accroupie près de moi, et de temps
en temps, elle faisait un roulement de castagnettes en
chantonnant. Puis, s’approchant comme pour me parler
à l’oreille, elle m’embrasse, presque malgré moi, deux
on trois fois.
– Tu es le diable, lui disais-je.
– Oui, me répondait-elle.
Après quelques heures de repos, elle s’en fut à
Gaucin, et le lendemain matin un petit chevrier vint
nous porter du pain. Nous demeurâmes là tout le jour, et
la nuit nous nous rapprochâmes de Gaucin. Nous
attendions des nouvelles de Carmen. Rien ne venait. Au
jour, nous voyons un muletier qui menait une femme
bien habillée, avec un parasol, et une petite fille qui
paraissait sa domestique. Garcia nous dit :
– Voilà deux mules et deux femmes que saint
Nicolas nous envoie ; j’aimerais mieux quatre mules ;
n’importe, j’en fais mon affaire !
Il prit son espingole et descendit vers le sentier en se
cachant dans les broussailles. Nous le suivions, le
Dancaïre et moi, à peu de distance. Quand nous fûmes à
portée, nous nous montrâmes, et nous criâmes au
muletier de s’arrêter. La femme, en nous voyant, au lieu
de s’effrayer, et notre toilette aurait suffi pour cela, fait
un grand éclat de rire.
– Ah ! les lillipendi qui me prennent pour une
erani !1
C’était Carmen, mais si bien déguisée, que je ne
l’aurais pas reconnue parlant une autre langue. Elle
sauta en bas de sa mule, et causa quelque temps à voix
basse avec le Dancaïre et Garcia, puis elle me dit :
– Canari, nous nous reverrons avant que tu sois
pendu. Je vais à Gibraltar pour les affaires d’Égypte.
Vous entendrez bientôt parler de moi.
Nous nous séparâmes après qu’elle nous eût indiqué
un lieu où nous pourrions trouver un abri pour quelques
jours. Cette fille était la providence de notre troupe.
Nous reçûmes bientôt quelque argent qu’elle nous
envoya, et un avis qui valait mieux pour nous : c’était
que tel jour partiraient deux milords anglais, allant de
Gibraltar à Grenade par tel chemin. À bon entendeur
salut. Ils avaient de belles et bonnes guinées. Garcia
voulait les tuer, mais le Dancaïre et moi nous nous y
opposâmes. Nous ne leur prîmes que l’argent et les
montres, outre les chemises, dont nous avions grand
besoin.
Monsieur, on devient coquin sans y penser. Une
jolie fille vous fait perdre la tête, on se bat pour elle, un
malheur arrive, il faut vivre à la montagne, et de
contrebandier on devient voleur avant d’avoir réfléchi.
1
Les imbéciles qui me prennent pour une femme comme il faut.
Nous jugeâmes qu’il ne faisait pas bon pour nous dans
les environs de Gibraltar après l’affaire des milords, et
nous nous enfonçâmes dans la sierra de Ronda. – Vous
m’avez parlé de José-Maria ; tenez, c’est là que j’ai fait
connaissance avec lui. Il mettait sa maîtresse dans ses
expéditions. C’était une jolie fille, sage, modeste, de
bonnes manières ; jamais un mot malhonnête, et un
dévouement !... En revanche, il la rendait bien
malheureuse. Il était toujours à courir après toutes les
filles, il la malmenait, puis quelquefois il s’avisait de
faire le jaloux. Une fois, il lui donna un coup de
couteau. Eh bien, elle ne l’en aimait que davantage. Les
femmes sont ainsi faites, les Andalouses surtout. Celle-
là était fière de la cicatrice qu’elle avait au bras, et la
montrait comme la plus belle chose du monde. Et puis
José-Maria, par-dessus le marché, était le plus mauvais
camarade !... Dans une expédition que nous fîmes, il
s’arrangea si bien que tout le profit lui en demeura, à
nous les coups et l’embarras de l’affaire. Mais je
reprends mon histoire. Nous n’entendions plus parler de
Carmen. Le Dancaïre dit :
– Il faut qu’un de nous aille à Gibraltar pour en
avoir des nouvelles ; elle doit avoir préparé quelque
affaire. J’irais bien, mais je suis trop connu à Gibraltar.
Le borgne dit :
– Moi aussi, on m’y connaît, j’y ai fait tant de farces
aux Écrevisses1 ! et, comme je n’ai qu’un oeil, je suis
difficile à déguiser.
– Il faut donc que j’y aille ? dis-je à mon tour,
enchanté à la seule idée de revoir Carmen ; voyons, que
faut-il faire ?
Les autres me dirent :
– Fais tant que de t’embarquer ou de passer par
Saint-Roc, comme tu aimeras le mieux, et, lorsque tu
seras à Gibraltar, demande sur le port où demeure une
marchande de chocolat qui s’appelle la Rollona ; quand
tu l’auras trouvée, tu sauras d’elle ce qui se passe là-
bas.
Il fut convenu que nous partirions tous les trois pour
la sierra de Gaucin, que j’y laisserais mes deux
compagnons, et que je me rendrais à Gibraltar comme
un marchand de fruits. À Ronda, un homme qui était à
nous m’avait procuré un passeport ; à Gaucin, on me
donna un âne : je le chargeai d’oranges et de melons, et
je me mis en route. Arrivé à Gibraltar, je trouvai qu’on
y connaissait bien la Rollona, mais elle était morte ou
elle était allée à finibus terrae2, et sa disparition
expliquait, à mon avis, comment nous avions perdu
1
Nom que le peuple en Espagne donne aux Anglais à cause de la
couleur de leur uniforme.
2
Aux galères, ou bien à tous les diables.
notre moyen de correspondre avec Carmen. Je mis mon
âne dans une écurie, et, prenant mes oranges, j’allais
par la ville comme pour les vendre, mais en effet, pour
voir si je ne rencontrerais pas quelque figure de
connaissance. Il y a là force canaille de tous les pays du
monde, et c’est la tour de Babel, car on ne saurait faire
dix pas dans une rue sans entendre parler autant de
langues. Je voyais bien des gens d’Égypte, mais je
n’osais guère m’y fier ; je les tâtais, et ils me tâtaient.
Nous devinions bien que nous étions des coquins,
l’important était de savoir si nous étions de la même
bande. Après deux jours passés en courses inutiles, je
n’avais rien appris touchant la Rollina ni Carmen, et je
pensais à retourner auprès de mes camarades après
avoir fait quelques emplettes, lorsqu’en me promenant
dans une rue, au coucher du soleil, j’entendis une voix
de femme d’une fenêtre qui me dit : « Marchand
d’oranges ! » Je lève la tête, et je vois à un balcon
Carmen, accoudée avec un officier en rouge, épaulettes
d’or, cheveux frisés, tournure d’un gros mylord. Pour
elle, elle était habillée superbement : un châle sur les
épaules, un peigne d’or, tout en soie ; et la bonne pièce,
toujours la même ! riait à se tenir les côtés. L’Anglais,
en baragouinant l’espagnol, me cria de monter, que
madame voulait des oranges ; et Carmen me dit en
basque :
– Monte, et ne t’étonne de rien.
Rien, en effet, ne devait m’étonner de sa part. Je ne
sais si j’eus plus de joie que de chagrin en la retrouvant.
Il y avait à la porte un grand domestique anglais,
poudré, qui me conduisit dans un salon magnifique.
Carmen me dit aussitôt en basque :
– Tu ne sais pas un mot d’espagnol, tu ne me
connais pas.
Puis, se tournant vers l’Anglais :
– Je vous le disais bien, je l’ai tout de suite reconnu
pour un Basque ; vous allez entendre quelle drôle de
langue. Comme il a l’air bête, n’est-ce pas ? On dirait
un chat surpris dans un garde-manger.
– Et toi, lui dis-je dans ma langue, tu as l’air d’une
effrontée coquine, et j’ai bien envie de te balafrer la
figure devant ton galant.
– Mon galant ! dit-elle, tiens, tu as deviné cela tout
seul ? Et tu es jaloux de cet imbécile-là ? Tu es encore
plus niais qu’avant nos soirées de la rue du Candilejo.
Ne vois-tu pas, sot que tu es, que je fais en ce moment
les affaires d’Égypte, et de la façon la plus brillante ?
Cette maison est à moi, les guinées de l’écrevisse seront
à moi ; je le mène par le bout du nez, je le mènerai d’où
il ne sortira jamais.
– Et moi, lui dis-je, si tu fais encore les affaires
d’Égypte de cette manière-là, je ferai si bien que tu ne
recommenceras plus.
– Ah ! oui-là ! Es-tu mon rom, pour me
commander ? Le Borgne le trouve bon, qu’as-tu à y
voir ? Ne devrais-tu pas être bien content d’être le seul
qui se puisse dire mon minchorro1 ?
– Qu’est-ce qu’il dit ? demanda l’Anglais.
– Il dit qu’il a soif et qu’il boirait bien un coup,
répondit Carmen.
Et elle se renversa sur un canapé en éclatant de rire à
sa traduction.
Monsieur, quand cette fille-là riait, il n’y avait pas
moyen parler raison. Tout le monde riait avec elle. Ce
grand Anglais se mit à rire aussi, comme un imbécile
qu’il était, et ordonna qu’on m’apportât à boire.
Pendant que je buvais :
– Vois-tu cette bague qu’il a au doigt ? dit-elle, si tu
veux je te la donnerai.
Moi je répondis :
– Je donnerais un doigt pour tenir ton mylord dans
la montagne, chacun un maquila au poing.
– Maquila, qu’est-ce que cela veut dire ? demanda
l’Anglais.
1
Mon amant, ou plutôt mon caprice.
– Maquila, dit Carmen riant toujours, c’est une
orange. N’est-ce pas un bien drôle de mot pour une
orange ? Il dit qu’il voudrait vous faire manger du
maquila.
– Oui ? dit l’Anglais. Eh bien ? apporte encore
demain du maquila.
Pendant que nous parlions, le domestique entra et dit
que le dîner était prêt. Alors l’Anglais se leva, me
donna une piastre, et offrit son bras à Carmen, comme
si elle ne pouvait pas marcher seule. Carmen, riant
toujours, me dit :
– Mon garçon, je ne puis t’inviter à dîner, dès que tu
entendras le tambour pour la parade, viens ici avec des
oranges. Tu trouveras une chambre mieux meublée. Et
puis nous parlerons des affaires d’Égypte.
Je ne répondis rien, et j’étais dans la rue que
l’Anglais me criait :
– Apportez demain du maquila ! et j’entendais les
éclats de rire de Carmen.
Je sortis ne sachant ce que je ferais, je ne dormis
guère, le matin je me trouvais si en colère contre cette
traîtresse que j’avais résolu de partir de Gibraltar sans
la revoir ; au premier roulement de tambour, tout mon
courage m’abandonna : je pris ma natte d’oranges et je
courus chez Carmen. Sa jalousie était entrouverte, et je
vis son grand oeil noir qui me guettait. Le domestique
poudré m’introduisit aussitôt. Carmen lui donna une
commission, et dès que nous fûmes seuls, elle partit
d’un de ses éclats de rire de crocodile, et se jeta à mon
cou. Je ne l’avais jamais vue si belle. Parée comme une
madone, parfumée... des meubles de soie, des rideaux
brodés... ah !... et moi fait comme un voleur que j’étais.
– Minchorro ! disait Carmen, j’ai envie de tout
casser ici, de mettre le feu à la maison et de m’enfuir à
la sierra.
Et c’étaient des tendresses !... et puis des rires !... et
elle dansait, et elle déchirait ses falbalas : jamais singe
ne fit plus de gambades, de grimaces, de diableries.
Quand elle eut repris son sérieux :
– Écoute, me dit-elle, il s’agit de l’Égypte. Je veux
qu’il me mène à Ronda, où j’ai une soeur religieuse...
(Ici nouveaux éclats de rire.) Nous passons par un
endroit que je te ferai dire. Vous tombez sur lui : pillé
rasibus ! Le mieux serait de l’escoffier, mais, ajouta-t-
elle avec un sourire diabolique qu’elle avait dans de
certains moments, et ce sourire-là, personne n’avait
alors envie de l’imiter, – sais-tu ce qu’il faudrait faire ?
Que le Borgne paraisse le premier. Tenez-vous un peu
en arrière ; l’écrevisse est brave et adroit : il a de bons
pistolets... Comprends-tu ?...
Elle s’interrompit par un nouvel éclat de rire qui me
fit frissonner.
– Non, lui dis-je : je hais Garcia, mais c’est mon
camarade. Un jour peut-être je t’en débarrasserai, mais
nous réglerons nos comptes à la façon de mon pays. Je
ne suis Égyptien que par hasard ; et pour certaines
choses, je serai toujours franc Navarrais, comme dit le
proverbe1.
Elle reprit :
– Tu es une bête, un niais, un vrai payllo. Tu es
comme le nain qui se croit grand quand il a pu cracher
loin2. Tu ne m’aimes pas, va-t’en.
Quand elle me disait : Va-t’en, je ne pouvais m’en
aller. Je promis de partir, de retourner auprès de mes
camarades et d’attendre l’Anglais ; de son côté, elle me
promit d’être malade jusqu’au moment de quitter
Gibraltar pour Ronda. Je demeurai encore deux jours à
Gibraltar. Elle eut l’audace de me venir voir déguisée
dans mon auberge. Je partis ; moi aussi j’avais mon
projet. Je retournai à notre rendez-vous, sachant le lieu
et l’heure où l’Anglais et Carmen devaient passer. Je
trouvai le Dancaïre et Garcia qui m’attendaient. Nous
passâmes la nuit dans un bois auprès d’un feu de
1
Navarro fino.
2
Or esorjié de or narsichislé, sin chismar lachinguel. – Proverbe
bohémien : La prouesse d’un nain, c’est de cracher loin.
pommes de pin qui flambait à merveille. Je proposai à
Garcia de jouer aux cartes. Il accepta. À la seconde
partie je lui dis qu’il trichait ; il se mit à rire. Je lui jetai
les cartes à la figure. Il voulut prendre son espingole ; je
mis le pied dessus, et je lui dis : « On dit que tu sais
jouer du couteau comme le meilleur jaque de Malaga,
veux-tu t’essayer avec moi ? » Le Dancaïre voulut nous
séparer. J’avais donné deux ou trois coups de poing à
Garcia. La colère l’avait rendu brave ; il avait tiré son
couteau, moi le mien. Nous dîmes tous deux au
Dancaïre de nous laisser place libre et franc jeu. Il vit
qu’il n’y avait pas moyen de nous arrêter, et il s’écarta.
Garcia était déjà ployé en deux comme un chat prêt à
s’élancer contre une souris. Il tenait son chapeau de la
main gauche, pour parer, son couteau en avant. C’est
leur garde andalouse. Moi, je me mis à la navarraise,
droit en face de lui, le bras gauche levé, la jambe
gauche en avant, le couteau le long de la cuisse droite.
Je me sentais plus fort qu’un géant. Il se lança sur moi
comme un trait ; je tournai sur le pied gauche et il ne
trouva plus rien devant lui ; mais je l’atteignis à la
gorge, et le couteau entra si avant, que ma main était
sous son menton. Je retournai la lame si fort qu’elle se
cassa. C’était fini. La lame sortit de la plaie lancée par
un bouillon de sang gros comme le bras. il tomba sur le
nez, raide comme un pieu.
– Qu’as-tu fait ? me dit le Dancaïre.
– Écoute, lui dis-je ; nous ne pouvions vivre
ensemble. J’aime Carmen, et je veux être seul.
D’ailleurs, Garcia était un coquin, et je me rappelle ce
qu’il a fait au pauvre Remendado. Nous ne sommes
plus que deux, mais nous sommes de bons garçons.
Voyons, veux-tu de moi pour ami, à la vie, à la mort ?
Le Dancaïre me tendit la main. C’était un homme de
cinquante ans.
– Au diable les amourettes ! s’écria-t-il. Si tu lui
avais demandé Carmen, il te l’aurait vendue pour une
piastre. Nous ne sommes plus que deux ; comment
ferons-nous demain ?
– Laisse-moi faire tout seul, lui répondis-je.
Maintenant je me moque du monde entier.
Nous enterrâmes Garcia, et nous allâmes placer
notre camp deux cents pas plus loin. Le lendemain,
Carmen et son Anglais passèrent avec deux muletiers et
un domestique. Je dis au Dancaïre :
– Je me charge de l’Anglais. Fais peur aux autres, ils
ne sont pas armés.
L’Anglais avait du coeur. Si Carmen ne lui eût
poussé le bras, il me tuait. Bref, je reconquis Carmen ce
jour-là, et mon premier mot fut de lui dire qu’elle était
veuve. Quand elle sut comment cela s’était passé :
– Tu seras toujours un lillipendi ! me dit-elle. Garcia
devait te tuer. Ta garde navarraise n’est qu’une bêtise,
et il en a mis à l’ombre de plus habiles que toi. C’est
que son temps était venu. Le tien viendra.
– Et le tien, répondis-je, si tu n’es pas pour moi une
vraie romi.
– À la bonne heure, dit-elle, j’ai vu plus d’une fois
dans du mare de café que nous devions finir ensemble.
Bah ! arrive qui plante !
Et elle fit claquer ses castagnettes, ce qu’elle faisait
toujours quand elle voulait chasser quelque idée
importune.
On s’oublie quand on parle de soi. Tous ces détails-
là vous ennuient sans doute, mais j’ai bientôt fini. La
vie que nous menions dura assez longtemps. Le
Dancaïre et moi nous nous étions associé quelques
camarades plus sûrs que les premiers, et nous nous
occupions de contrebande, et aussi parfois, il faut bien
l’avouer, nous arrêtions sur la grande route, mais à la
dernière extrémité, et lorsque nous ne pouvions faire
autrement. D’ailleurs, nous ne maltraitions pas les
voyageurs, et nous nous bornions à leur prendre leur
argent. Pendant quelques mois je fus content de
Carmen ; elle continuait à nous être utile pour nos
opérations, en nous avertissant des bons coups que nous
pourrions faire. Elle se tenait, soit à Malaga, soit à
Cordoue, soit à Grenade ; mais, sur un mot de moi, elle
quittait tout, et venait me retrouver dans une venta
isolée, ou même au bivouac. Une fois seulement, c’était
à Malaga, elle me donna quelque inquiétude. Je sus
qu’elle avait jeté son dévolu sur un négociant fort riche,
avec lequel probablement elle se proposait de
recommencer la plaisanterie de Gibraltar. Malgré tout
ce que le Dancaïre put me dire pour m’arrêter, je partis
dans Malaga en plein jour, je cherchai Carmen et je
l’emmenai aussitôt. Nous eûmes une verte explication.
– Sais-tu, me dit-elle, que, depuis que tu es mon rom
pour tout de bon, je t’aime moins que lorsque tu étais
mon minchorrô ? Je ne veux pas être tourmentée ni
surtout commandée. Ce que je veux, c’est être libre et
faire ce qui me plaît. Prends garde de me pousser à
bout. Si tu m’ennuies, je trouverai quelque bon garçon
qui te fera comme tu as fait au borgne.
Le Dancaïre nous raccommoda ; mais nous nous
étions dit des choses qui nous restaient sur le coeur et
nous n’étions plus comme auparavant. Peu après, un
malheur nous arriva. La troupe nous surprit. Le
Dancaïre fut tué, ainsi que deux de mes camarades ;
deux autres furent pris. Moi, je fus grièvement blessé,
et, sans mon bon cheval, je demeurais entre les mains
des soldats. Exténué de fatigue, ayant une balle dans le
corps, j’allai me cacher dans un bois avec le seul
compagnon qui me restât. Je m’évanouis en descendant
de cheval, et je crus que j’allais crever dans les
broussailles comme un lièvre qui a reçu du plomb. Mon
camarade me porta dans une grotte que nous
connaissions, puis alla chercher Carmen. Elle était à
Grenade, et aussitôt elle accourut. Pendant quinze jours,
elle ne me quitta pas d’un instant. Elle ne ferma pas
l’oeil ; elle me soigna avec une adresse et des attentions
que jamais femme n’a eues pour l’homme le plus aimé.
Dès que je pus me tenir sur mes jambes, elle me mena à
Grenade dans le plus grand secret. Les bohémiennes
trouvent partout des asiles sûrs, et je passai plus de six
semaines dans une maison, à deux portes du corrégidor
qui me cherchait. Plus d’une fois, regardant derrière un
volet, je le vis passer. Enfin, je me rétablis ; mais
j’avais fait bien des réflexions sur mon lit de douleur, et
je projetais de changer de vie. Je parlai à Carmen de
quitter l’Espagne, et de chercher à vivre honnêtement
dans le Nouveau-Monde. Elle se moqua de moi.
– Nous ne sommes pas faits pour planter des choux,
dit-elle ; notre destin, à nous, c’est de vivre aux dépens
des payllos. Tiens, j’ai arrangé une affaire avec Nathan
Ben-Joseph de Gibraltar. Il a des cotonnades qui
n’attendent que toi pour passer. Il sait que tu es vivant.
Il compte sur toi. Que diraient nos correspondants de
Gibraltar, si tu leur manquais de parole ?
Je me laissai entraîner, et je repris mon vilain
commerce.
Pendant que j’étais caché à Grenade, il y eut des
courses de taureaux où Carmen alla. En revenant, elle
parla beaucoup d’un picador très adroit nommé Lucas.
Elle savait le nom de son cheval, et combien lui coûtait
sa veste brodée. Je n’y fis pas attention. Juanito, le
camarade qui m’était resté, me dit, quelques jours
après, qu’il avait vu Carmen avec Lucas chez un
marchand du Zacatin. Cela commença à m’alarmer. Je
demandai à Carmen comment et pourquoi elle avait fait
connaissance avec le picador.
– C’est un garçon, me dit-elle, avec qui on peut faire
une affaire. Rivière qui fait du bruit a de l’eau ou des
cailloux.1 Il a gagné douze cents réaux aux courses. De
deux choses l’une : ou bien il faut avoir cet argent ; ou
bien, comme c’est un bon cavalier et un gaillard de
coeur, ou peut l’enrôler dans notre bande. Un tel et un
tel sont morts, tu as besoin de les remplacer. Prends-le
avec toi.
– Je ne veux, répondis-je, ni de son argent, ni de sa
personne, et je te défends de lui parler.
– Prends garde, me dit-elle ; lorsqu’on me défie de
faire une chose, elle est bientôt faite !
1
Len sos sonsi abela.
Pani o reblendani terela. (Proverbe bohémien.)
Heureusement le picador partit pour Malaga, et moi,
je me mis en devoir de faire entrer les cotonades du
Juif. J’eus fort à faire dans cette expédition-là, Carmen
aussi, et j’oubliai Lucas ; peut-être aussi l’oublia-t-elle,
pour le moment du moins. C’est vers ce temps,
monsieur, que je vous rencontre d’abord près de
Montilla, puis après à Cordoue. Je ne vous parlerai pas
de notre dernière entrevue. Vous en savez peut-être plus
long que moi. Carmen vous vola votre montre ; elle
voulait encore votre argent, et surtout cette bague que je
vois à votre doigt, et qui, dit-elle, est un anneau
magique qu’il lui importait beaucoup de posséder. Nous
eûmes une violente dispute, et je la frappai. Elle pâlit et
pleura. C’était la première fois que je la voyais pleurer,
et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon,
mais elle me bouda pendant tout un jour, et, quand je
repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m’embrasser.
J’avais le coeur gros, lorsque, trois jours après, elle vint
me trouver l’air riant et gaie comme un pinson. Tout
était oublié et nous avions l’air d’amoureux de deux
jours. Au moment de nous séparer, elle me dit :
– Il y a une fête à Cordoue, je vais la voir, puis je
saurai les gens qui s’en vont avec de l’argent, et je te le
dirai.
Je la laissai partir. Seul, je pensai à cette fête et à ce
changement d’humeur de Carmen. Il faut qu’elle se soit
vengée déjà, me dis-je, puisqu’elle est revenue la
première. Un paysan dit qu’il y avait des taureaux à
Cordoue. Voilà mon sang qui bouillonne, et, comme un
fou, je pars, et je vais à la place. On me montra Lucas,
et, sur le banc contre la barrière, je reconnus Carmen. Il
me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon
fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli coeur, comme
je l’avais prévu. Il arracha la cocarde1 du taureau et la
porta à Carmen, qui s’en coiffa sur-le-champ. Le
taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté
avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par-dessus
tous les deux. Je regardai Carmen, elle n’était déjà plus
à sa place. Il m’était impossible de sortir de celle où
j’étais, et je fus obligé d’attendre la fin des courses.
Alors j’allai à la maison que vous connaissez, et je m’y
tins coi toute la soirée et une partie de la nuit. Vers
deux heures du matin Carmen revint, et fut un peu
surprise de me voir.
– Viens avec moi, lui dis-je.
– Eh bien ! dit-elle, partons.
J’allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et
nous marchâmes tout le reste de la nuit sans nous dire
1
La divisa, noeud de rubans dont la couleur indique les pâturages
d’où viennent les taureaux. Ce noeud est fixé dans la peau du taureau au
moyen d’un crochet, et c’est le comble de la galanterie que de l’arracher à
l’animal vivant, pour l’offrir à une femme.
un seul mot. Nous nous arrêtâmes au jour dans une
venta isolée, assez près d’un petit ermitage. Là je dis à
Carmen :
– Écoute, j’oublie tout. Je ne te parlerai de rien ;
mais jure-moi une chose : c’est que tu vas me suivre en
Amérique, et que tu t’y tiendras tranquille.
– Non, dit-elle d’un ton boudeur, je ne veux pas
aller en Amérique. Je me trouve bien ici.
– C’est parce que tu es près de Lucas : mais songes-
y bien, s’il guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os.
Au reste, pourquoi m’en prendre à lui ? Je suis las de
tuer tous tes amants ; c’est toi que je tuerai.
Elle me regarda fixement de son regard sauvage et
me dit :
– J’ai toujours pensé que tu me tuerais. La première
fois que je t’ai vu, je venais de rencontrer un prêtre à la
porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de
Cordoue, n’as-tu rien vu ? Un lièvre a traversé le
chemin entre les pieds de ton cheval. C’est écrit.
– Carmencita, lui demandai-je, est-ce que tu ne
m’aimes plus ?
Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes
croisées sur une natte et faisait des traits par terre avec
son doigt.
– Changeons de vie, Carmen, lui dis-je d’un ton
suppliant. Allons vivre quelque part ou nous ne serons
jamais séparés. Tu sais que nous avons, pas loin d’ici,
sous un chêne, cent vingt onces enterrées... Puis, nous
avons des fonds encore chez le juif Ben-Joseph.
Elle se mit à sourire, et me dit :
– Moi d’abord, toi ensuite. Je sais bien que cela doit
arriver ainsi.
– Réfléchis, repris-je ; je suis au bout de ma patience
et de mon courage ; prends ton parti ou je prendrai le
mien.
Je la quittai et j’allai me promener du côté de
l’ermitage. Je trouvai l’ermite qui priait. J’attendis que
sa prière fût finie ; j’aurais bien voulu prier, mais je ne
pouvais pas. Quand il se releva j’allai à lui.
– Mon père, lui dis-je, voulez-vous prier pour
quelqu’un qui est en grand péril ?
– Je prie pour tous les affligés, dit-il.
– Pouvez-vous dire une messe pour une âme qui va
peut-être paraître devant son Créateur ?
– Oui, répondit-il en me regardant fixement.
Et, comme il y avait, dans mon air quelque chose
d’étrange, il voulut me faire parler :
– Il me semble que je vous ai vu, dit-il.
Je mis une piastre sur son banc.
– Quand direz-vous la messe ? lui demandai-je.
– Dans une demi-heure. Le fils de l’aubergiste de là-
bas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n’avez-
vous pas quelque chose sur la conscience qui vous
tourmente ? voulez-vous écouter les conseils d’un
chrétien ?
Je me sentais près de pleurer. Je lui dis que je
reviendrais, et je me sauvai. J’allai me coucher sur
l’herbe jusqu’à ce que j’entendisse la cloche. Alors, je
m’approchai, mais je restai en dehors de la chapelle.
Quand la messe fut dite, je retournai à la venta.
J’espérais que Carmen se serait enfuie ; elle aurait pu
prendre mon cheval et se sauver... mais je la retrouvai.
Elle ne voulait pas qu’on pût dire que je lui avais fait
peur. Pendant mon absence, elle avait défait l’ourlet de
sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant, elle était
devant une table, regardant dans une terrine pleine
d’eau le plomb qu’elle avait fait fondre, et qu’elle
venait d’y jeter. Elle était si occupée de sa magie
qu’elle ne s’aperçut pas d’abord de mon retour. Tantôt
elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous
les côtés d’un air triste, tantôt elle chantait quelqu’une
de ces chansons magiques où elles invoquent Marie
Padilla, la maîtresse de don Pédro, qui fut, dit-on, la
Bari Crallisa, ou la grande reine des bohémiens1 :
– Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi ?
Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa
tête comme prête à partir. On m’amena mon cheval,
elle monta en croupe et nous nous éloignâmes.
– Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de
chemin, tu veux bien me suivre, n’est-ce pas ?
– Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec
toi.
Nous étions dans une gorge solitaire ; j’arrêtai mon
cheval.
– Est-ce ici ? dit-elle.
Et d’un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la
jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la
hanche, me regardant fixement.
– Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle ; c’est
écrit, mais tu ne me feras pas céder.
– Je t’en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Écoute-
moi ! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c’est
1
On a accusé Marie Padilla d’avoir ensorcelé le roi don Pèdre. Une
tradition populaire rapporte qu’elle avait fait pré-sent à la reine Blanche de
Bourbon d’une ceinture d’or, qui parut aux yeux du roi comme un serpent
vivant. De là la répugnance qu’il montra toujours pour la malheureuse
princesse.
toi qui m’as perdu ; c’est pour toi que je suis devenu un
voleur et un meurtrier. Carmen ! ma Carmen ! laisse-
moi te sauver et me sauver avec toi.
– José, répondit-elle, tu me demandes l’impossible.
Je ne t’aime plus, toi, tu m’aimes encore, et c’est pour
cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te
faire quelque mensonge ; mais je ne veux pas m’en
donner la peine. Tout est fini entre nous. Comme mon
rom, tu as le droit de tuer ta romi ; mais Carmen sera
toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra.
– Tu aimes donc Lucas ? lui demandai-je.
– Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que
toi peut-être. À présent, je n’aime plus rien, et je me
hais pour t’avoir aimé.
Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les
arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments
de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui
offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur,
tout ; je lui offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer
encore !
Elle me dit :
– T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi,
je ne le veux pas.
La fureur me possédait. Je tirai mon couteau.
J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce,
mais cette femme était un démon.
– Pour la dernière fois, m’écriai-je, veux-tu rester
avec moi !
– Non ! non ! non ! dit-elle en frappant du pied.
Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais
donnée, et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C’était le couteau du Borgne
que j’avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au
second coup sans crier. Je crois voir encore son grand
oeil noir me regarder fixement ; puis il devint trouble et
se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce
cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m’avait dit
souvent qu’elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je
lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l’y
déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai
à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d’elle avec une
petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur
mon cheval, je galopai jusqu’à Cordoue, et au premier
corps de garde je me fis connaître. J’ai dit que j’avais
tué Carmen ; mais je n’ai pas voulu dire où était son
corps. L’ermite était un saint homme. Il a prié pour elle.
Il a dit une messe pour son âme... Pauvre enfant ! Ce
sont les Calés qui sont coupables pour l’avoir élevée
ainsi.
IV
L’Espagne est un des pays où se trouvent
aujourd’hui en plus grand nombre encore, ces nomades
dispersés dans toute l’Europe, et connus sous les noms
de Bohémiens, Gitanos, Gypsies, Zigeuner, etc. La
plupart demeurent, ou plutôt mènent une vie errante
dans les provinces du Sud et de l’Est, en Andalousie, en
Estramadure, dans le royaume de Murcie ; il y en a
beaucoup en Catalogne. Ces derniers passent souvent
en France. On en rencontre dans toutes nos foires du
Midi. D’ordinaire, les hommes exercent les métiers de
maquignon, de vétérinaire et de tondeur de mulets ; ils
y joignent l’industrie de raccommoder les poêlons et les
instruments de cuivre, sans parler de la contrebande et
autres pratiques illicites. Les femmes disent la bonne
aventure, mendient et vendent toutes sortes de drogues
innocentes ou non.
Les caractères physiques des Bohémiens sont plus
faciles à distinguer qu’à décrire, et lorsqu’on en a vu un
seul, on reconnaîtrait entre mille un individu de cette
race. La physionomie, expression, voilà surtout ce qui
les sépare des peuples qui habitent le même pays. Leur
teint est très basané, toujours plus foncé que celui des
populations parmi lesquelles ils vivent. De là le nom de
Calés, les noirs, par lequel ils se désignent souvent1.
Leurs yeux sensiblement obliques, bien fendus, très
noirs, sont ombragés par des cils longs et épais. On ne
peut comparer leur regard qu’à celui d’une bête fauve.
L’audace et la timidité s’y peignent tout à la fois, et
sous ce rapport leurs yeux révèlent assez bien le
caractère de la nation, rusée, hardie, mais craignant
naturellement les coups comme Panurge. Pour la
plupart les hommes sont bien découplés, sveltes,
agiles ; je ne crois pas en avoir jamais vu un seul chargé
d’embonpoint. En Allemagne, les Bohémiennes sont
souvent très jolies ; la beauté est fort rare parmi les
Gitanas d’Espagne. Très jeunes elles peuvent passer
pour des laiderons agréables ; mais une fois qu’elles
sont mères, elle deviennent repoussantes. La saleté des
deux sexes est incroyable, et qui n’a pas vu les cheveux
d’une matrone bohémienne s’en fera difficilement une
idée, même en se représentant les crins les plus rudes,
les plus gras, les plus poudreux. Dans quelques grandes
villes d’Andalousie, certaines jeunes filles, un peu plus
agréables que les autres, prennent plus de soin de leur
personne. Celles-là vont danser pour de l’argent, des
1
Il m’a semblé que les Bohémiens allemands, bien qu’ils
comprennent parfaitement le mot Calés, n’aimaient point à être appelés de
la sorte. Ils s’appellent entre eux Romané tchavé.
danses qui ressemblent fort à celles que l’on interdit
dans nos bals publics du carnaval. M. Borrow,
missionnaire anglais, auteur de deux ouvrages fort
intéressants sur les Bohémiens d’Espagne, qu’il avait
entrepris de convertir, aux frais de la Société biblique,
assure qu’il est sans exemple qu’une Gitana ait jamais
eu quelque faiblesse pour un homme étranger à sa race.
Il me semble qu’il y a beaucoup d’exagération dans les
éloges qu’il accorde à leur chasteté. D’abord, le plus
grand nombre est dans le cas de la laide d’Ovide :
Casta quam nemo rogavit. Quant aux jolies, elles sont
comme toutes les Espagnoles, difficiles dans le choix
de leurs amants. Il faut leur plaire, il faut les mériter. M.
Borrow cite comme preuve de leur vertu un trait qui fait
honneur à la sienne, surtout à sa naïveté. Un homme
immoral de sa connaissance offrit, dit-il, inutilement
plusieurs onces à une jolie Gitana. Un Andalou, à qui je
racontai cet anecdote, prétendit que cet homme immoral
aurait eu plus de succès en montrant deux ou trois
piastres, et qu’offrir des onces d’or à une Bohémienne,
était un aussi mauvais moyen de persuader, que de
promettre un million ou deux à une fille d’auberge. –
Quoi qu’il en soit, il est certain que les Gitanas
montrent à leurs maris un dévouement extraordinaire. Il
n’y a pas de danger ni de misères qu’elles ne bravent
pour les secourir en leurs nécessités. Un des noms que
se donnent les Bohémiens, Romé ou les époux, me
paraît attester le respect de la race pour l’état de
mariage. En général on peut dire que leur principale
vertu est le patriotisme, si l’on peut ainsi appeler la
fidélité qu’ils observent dans leurs relations avec les
individus de même origine qu’eux, leur empressement à
s’entraider, le secret inviolable qu’ils se gardent dans
les affaires compromettantes. Au reste, dans toutes les
associations mystérieuses et en dehors des lois, on
observe quelque chose de semblable.
J’ai visité, il y a quelques mois, une horde de
Bohémiens établis dans les Vosges. Dans la hutte d’une
vieille femme, l’ancienne de sa tribu, il y avait un
Bohémien étranger à sa famille, attaqué d’une maladie
mortelle. Cet homme avait quitté un hôpital où il était
bien soigné, pour aller mourir au milieu de ses
compatriotes. Depuis treize semaines il était alité chez
ses hôtes, et beaucoup mieux traité que les fils et les
gendres qui vivaient dans la même maison. Il avait un
bon lit de paille et de mousse avec des draps assez
blancs, tandis que le reste de la famille, au nombre de
onze personnes, couchaient sur des planches longues de
trois pieds. Voilà polir leur hospitalité. La même
femme, si humaine pour son hôte, me disait devant le
malade : Singo, singo, homte hi mulo. Dans peu, dans
peu, il faut qu’il meure. Après tout, la vie de ces gens
est si misérable, que l’annonce de la mort n’a rien
d’effrayant pour eux.
Un trait remarquable du caractère des Bohémiens,
c’est leur indifférence en matière de religion ; non
qu’ils soient esprits forts ou sceptiques. Jamais ils n’ont
fait profession d’athéisme. Loin de là, la religion du
pays qu’ils habitent est la leur ; mais ils en changent en
changeant de patrie. Les superstitions qui, chez les
peuples grossiers, remplacent les sentiments religieux,
leur sont également étrangères. Le moyen, en effet, que
des superstitions existent chez des gens qui vivent le
plus souvent de la crédulité des autres. Cependant, j’ai
remarqué chez les Bohémiens espagnols une horreur
singulière pour le contact d’un cadavre. Il y en a peu
qui consentiraient pour de l’argent à porter un mort au
cimetière.
J’ai dit que la plupart des Bohémiennes se mêlaient
de dire la bonne aventure. Elles s’en acquittent fort
bien. Mais ce qui est pour elles une source de grands
profits, c’est la vente des charmes et des philtres
amoureux. Non seulement elles tiennent des pattes de
crapauds pour fixer les coeurs volages, ou de la poudre
de pierre d’aimant pour se faire aimer des insensibles ;
mais elles font au besoin des conjurations puissantes
qui obligent le diable à leur prêter son secours. L’année
dernière, une Espagnole me racontait l’histoire
suivante : Elle passait un jour dans la rue d’Alcalà, fort
triste et préoccupée ; une Bohémienne accroupie sur le
trottoir lui cria : « Ma belle dame, votre amant vous a
trahie. » C’était la vérité. « Voulez-vous que je vous le
fasse revenir ? » On comprend avec quelle joie la
proposition fut acceptée, et quelle devait être la
confiance inspirée par une personne qui devinait ainsi,
d’un coup d’oeil, les secrets intimes du coeur. Comme
il eût été impossible de procéder à des opérations
magiques dans la rue la plus fréquentée de Madrid, on
convint d’un rendez-vous pour le lendemain. « Rien de
plus facile que de ramener l’infidèle à vos pieds, dit la
Gitana. Auriez-vous un mouchoir, une écharpe, une
mantille qu’il vous ait donnée ? » On lui remit un fichu
de soie. « Maintenant cousez avec de la soie cramoisie,
une piastre dans un coin du fichu. – Dans un autre coin
cousez une demi-piastre ; ici, une piécette ; là, une
pièce de deux réaux. Puis il faut coudre au milieu une
pièce d’or. Un doublon serait le mieux. » On coud le
doublon et le reste. « A présent, donnez-moi le fichu, je
vais le porter au Campo-Santo, à minuit sonnant. Venez
avec moi, si vous voulez voir une belle diablerie. Je
vous promets que dès demain vous reverrez celui que
vous aimez. » La Bohémienne partit seule pour le
Campo-Santo, car on avait trop peur des diables pour
l’accompagner. Je vous laisse à penser si la pauvre
amante délaissée a revu son fichu et son infidèle.
Malgré leur misère et l’espèce d’aversion qu’ils
inspirent, les Bohémiens jouissent cependant d’une
certaine considération parmi les gens peu éclairés, et ils
en sont très vains. Ils se sentent une race supérieure
pour l’intelligence et méprisent cordialement le peuple
qui leur donne l’hospitalité. – Les Gentils sont si bêtes,
me disait une Bohémienne des Vosges, qu’il n’y a
aucun mérite à les attraper. L’autre jour, une paysanne
m’appelle dans la rue, j’entre chez elle. Son poêle
fumait, et elle me demande un sort pour le faire aller.
Moi, je me fais d’abord donner un bon morceau de lard.
Puis, je me mets à marmotter quelques mots en
rommani. « Tu es bête, je disais, tu es née bête, bête tu
mourras... » Quand je fus près de la porte, je lui dis en
bon allemand : « Le moyen infaillible d’empêcher ton
poêle de fumer, c’est de n’y pas faire de feu. » Et je pris
mes jambes à mon cou.
L’histoire des Bohémiens est encore un problème.
On sait à la vérité que leurs premières bandes, fort peu
nombreuses, se montrèrent dans l’est de l’Europe, vers
le commencement du XVème siècle ; mais on ne peut
dire ni d’où ils viennent, ni pourquoi ils sont venus en
Europe, et, ce qui est plus extraordinaire, on ignore
comment ils se sont multipliés en peu de temps d’une
façon si prodigieuse dans plusieurs contrées fort
éloignées les unes des autres. Les Bohémiens eux-
mêmes n’ont conservé aucune tradition sur leur origine,
et si la plupart d’entre eux parlent de l’Égypte comme
de leur patrie primitive, c’est qu’ils ont adopté une fable
très anciennement répandue sur leur compte.
La plupart des orientalistes qui ont étudié la langue
des Bohémiens, croient qu’ils sont originaires de l’Inde.
En effet, il paraît qu’un grand nombre de racines et
beaucoup de formes grammaticales du rommani se
retrouvent dans des idiomes dérivés du sanscrit. On
conçoit que dans leurs longues pérégrinations, les
Bohémiens ont adopté beaucoup de mots étrangers.
Dans tous les dialectes du rommani, on trouve quantité
de mots grecs. Par exemple : cocal, os, de kokkalon ;
pétalli, fer de cheval, de petalon ; cafi, clou, de carphi,
etc. Aujourd’hui, les Bohémiens ont presque autant de
dialectes différents qu’il existe de hordes de leur race
séparées les unes des autres. Partout ils parlent la
langue du pays qu’ils habitent plus facilement que leur
propre idiome, dont ils ne font guère usage que pour
pouvoir s’entretenir librement devant des étrangers. Si
l’on compare le dialecte des Bohémiens de l’Allemagne
avec celui des Espagnols, sans communication avec les
premiers depuis des siècles, on reconnaît une très
grande quantité de mots communs ; mais la langue
originale partout, quoiqu’à différents degrés, s’est
notablement altérée par le contact des langues plus
cultivées, dont ces nomades ont été contraints de faire
usage. L’allemand, d’un côté, l’espagnol, de l’autre, ont
tellement modifié le fond du rommani, qu’il serait
impossible à un Bohémien de la Forêt-Noire de
converser avec un de ses frères andalous, bien qu’il leur
suffit d’échanger quelques phrases pour reconnaître
qu’ils parlent tous les deux un dialecte dérivé du même
idiome. Quelques mots d’un usage très fréquent sont
communs, je crois, à tous les dialectes ; ainsi, dans tous
les vocabulaires que j’ai pu voir : pani veut dire de
l’eau, manro, du pain, mâs, de la viande, lon, du sel.
Les noms de nombre sont partout à peu près les
mêmes. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus
pur que le dialecte espagnol ; car il a conservé nombre
de formes grammaticales primitives, tandis que les
Gitanos ont adopté celles du castillan. Pourtant
quelques mots font exception pour attester l’ancienne
communauté de langage. – Les prétérits du dialecte
allemand se forment en ajoutant ium à l’impératif qui
est toujours la racine du verbe. Les verbes, dans le
rommani espagnol, se conjuguent tous sur le modèle
des verbes castillans de la première conjugaison. De
l’infinitif jamar, manger, on devrait régulièrement faire
jamé, j’ai mangé, de lillar, prendre, on devrait faire
lillé, j’ai pris. Cependant quelques vieux bohémiens
disent par exception : jayon, lillon. Je ne connais pas
d’autres verbes qui aient conservé cette forme antique.
Pendant que je fais ainsi étalage de mes minces
connaissances dans la langue rommani, je dois noter
quelques mots d’argot français que nos voleurs ont
empruntés aux Bohémiens. Les mystères de Paris ont
appris à la bonne compagnie que chourin voulait dire
couteau. C’est du rommani pur ; tchouri est un de ces
mots communs à tous les dialectes. M. Vidocq appelle
un cheval grès, c’est encore un mot bohémien gras, gre,
graste, gris. Ajoutez encore le mot romanichel qui dans
l’argot parisien désigne les Bohémiens. C’est la
corruption de romané tchave, gars bohémiens. Mais une
étymologie dont je suis fier, c’est celle de frimousse,
mine, visage, mot que tous les écoliers emploient ou
employaient de mon temps. Observez d’abord que
Oudin, dans son curieux dictionnaire, écrivait en 1640,
firlimousse. Or, firla, fila en rommani veut dire visage,
mui à la même signification, c’est exactement os des
Latins. La combinaison firlamui a été sur-le-champ
comprise par un Bohémien puriste, et je la crois
conforme au génie de sa langue.
En voilà assez pour donner aux lecteurs de Carmen
une idée avantageuse de mes études sur le rommani. Je
terminerai par ce proverbe qui vient à propos : En
retudi panda nasti abela macha. En close bouche,
n’entre point mouche.
Table
La Vénus d’Ille.............................................................. 4
Carmen ........................................................................ 54
Cet ouvrage est le 83ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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Jean-Yves Dupuis.