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Prosper Mérimée[871]

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Prosper Mérimée[871]
Prosper Mérimée



Nouvelles II









BeQ

Prosper Mérimée

(1803-1870)









Nouvelles II

La Vénue d’Ille – Carmen









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 83 : version 1.01

Index des volumes



Volume I Volume IV

Colomba La partie de trictrac

Mateo Falcone Le vase étrusque

Arsène Guillot

Volume II Histoire de Rondino

La Vénus d’Ille L’abbé Aubain

Carmen La chambre bleue

Djoûmane

Volume III Il Viccolo di Madama

Vision de Charles XI Lucrezia

L’enlèvement de la

redoute

Federigo

La double méprise

Tamango

La Vénus d’Ille

Je descendais le dernier coteau du Canigou, et, bien

que le soleil fût déjà couché, je distinguais dans la

plaine les maisons de la petite ville d’Ille, vers laquelle

je me dirigeais.

« Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de

guide depuis la veille, vous savez sans doute où

demeure M. de Peyrehorade ?

– Si je le sais ! s’écria-t-il, je connais sa maison

comme la mienne ; et s’il ne faisait pas si noir, je vous

la montrerais. C’est la plus belle d’Ille. Il a de l’argent,

oui, M. de Peyrehorade ; et il marie son fils à plus riche

que lui encore.

– Et ce mariage se fera-t-il bientôt ? lui demandai-je.

– Bientôt ! il se peut que déjà les violons soient

commandés pour la noce. Ce soir, peut-être, demain,

après-demain, que sais-je ! C’est à Puygarrig que ça se

fera ; car c’est mademoiselle de Puygarrig que

monsieur le fils épouse. Ce sera beau, oui ! »

J’étais recommandé à M. de Peyrehorade par mon

ami M. de P. C’était, m’avait-il dit, un antiquaire fort

instruit et d’une complaisance à toute épreuve. Il se

ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines à dix

lieues à la ronde. Or je comptais sur lui pour visiter les

environs d’Ille, que je savais riches en monuments

antiques et du Moyen Âge. Ce mariage, dont on me

parlait alors pour la première fois, dérangeait tous mes

plans.

Je vais être un trouble-fête, me dis-je. Mais j’étais

attendu ; annoncé par M. de P., il fallait bien me

présenter.

« Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme

nous étions déjà dans la plaine, gageons un cigare que

je devine ce que vous allez faire chez M. de

Peyrehorade ?

– Mais, répondis-je en lui tendant un cigare, cela

n’est pas bien difficile à deviner. À l’heure qu’il est,

quand on a fait six lieues dans le Canigou, la grande

affaire, c’est de souper.

– Oui, mais demain ?... Tenez, je parierais que vous

venez à Ille pour voir l’idole ? j’ai deviné cela à vous

voir tirer en portrait les saints de Serrabona.

– L’idole ! quelle idole ? »

Ce mot avait excité ma curiosité.

« Comment ! on ne vous a pas conté, à Perpignan,

comment M. de Peyrehorade avait trouvé une idole en

terre ?

– Vous voulez dire une statue en terre cuite, en

argile ?

– Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi

faire des gros sous. Elle vous pèse autant qu’une cloche

d’église. C’est bien avant dans la terre, au pied d’un

olivier, que nous l’avons eue.

– Vous étiez donc présent à la découverte ?

– Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a

quinze jours, à Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil

olivier qui était gelé de l’année dernière, car elle a été

bien mauvaise, comme vous savez. Voilà donc qu’en

travaillant Jean Coll qui y allait de tout coeur, il donne

un coup de pioche, et j’entends bimm... comme s’il

avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je

dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voilà

qu’il paraît une main noire, qui semblait la main d’un

mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je m’en

vais à monsieur, et je lui dis : – Des morts, notre maître,

qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. – Quels

morts ? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plutôt vu la

main qu’il s’écrie : – Un antique ! un antique ! – Vous

auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà, avec

la pioche, avec les mains, qui se démène et qui faisait

quasiment autant d’ouvrage que nous deux.

– Et enfin que trouvâtes-vous ?

– Une grande femme noire plus qu’à moitié nue,

révérence parler, monsieur, toute en cuivre, et M. de

Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps

des païens... du temps de Charlemagne, quoi !

– Je vois ce que c’est... Quelque bonne Vierge en

bronze d’un couvent détruit.

– Une bonne Vierge ! ah bien oui !... Je l’aurais bien

reconnue, si ç’avait été une bonne Vierge. C’est une

idole, vous dis-je ; on le voit bien à son air. Elle vous

fixe avec ses grands yeux blancs... On dirait qu’elle

vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.

– Des yeux blancs ? Sans doute ils sont incrustés

dans le bronze. Ce sera peut-être quelque statue

romaine.

– Romaine ! c’est cela. M. de Peyrehorade dit que

c’est une Romaine. Ah ! je vois bien que vous êtes un

savant comme lui.

– Est-elle entière, bien conservée ?

– Oh ! monsieur, il ne lui manque rien. C’est encore

plus beau et mieux fini que le buste de Louis-Philippe,

qui est à la mairie, en plâtre peint. Mais avec tout cela,

la figure de cette idole ne me revient pas. Elle a l’air

méchante... et elle l’est aussi.

– Méchante ! Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?

– Pas à moi précisément ; mais vous allez voir. Nous

nous étions mis à quatre pour la dresser debout, et M.

de Peyrehorade, qui lui aussi tirait à la corde, bien qu’il

n’ait guère plus de force qu’un poulet, le digne

homme ! Avec bien de la peine nous la mettons droite.

J’amassais un tuileau pour la caler, quand, patatras ! la

voilà qui tombe à la renverse tout d’une masse. Je dis :

Gare dessous ! Pas assez vite pourtant, car Jean Coll n’a

pas eu le temps de tirer sa jambe...

– Et il a été blessé ?

– Cassée net comme un échalas, sa pauvre jambe !

Pécaïre ! quand j’ai vu cela, moi, j’étais furieux. Je

voulais défoncer l’idole à coups de pioche, mais M. de

Peyrehorade m’a retenu. Il a donné de l’argent à Jean

Coll, qui tout de même est encore au lit depuis quinze

jours que cela lui est arrivé, et le médecin dit qu’il ne

marchera jamais de cette jambe-là comme de l’autre.

C’est dommage, lui qui était notre meilleur coureur et,

après monsieur le fils, le plus malin joueur de paume.

C’est que M. Alphonse de Peyrehorade en a été triste,

car c’est Coll qui faisait sa partie. Voilà qui était beau à

voir comme ils se renvoyaient les balles. Paf ! paf !

Jamais elles ne touchaient terre. »

Devisant de la sorte, nous entrâmes à Ille, et je me

trouvai bientôt en présence de M. de Peyrehorade.

C’était un petit vieillard vert encore et dispos, poudré,

le nez rouge, l’air jovial et goguenard. Avant d’avoir

ouvert la lettre de M. de P., il m’avait installé devant

une table bien servie, et m’avait présenté à sa femme et

à son fils comme un archéologue illustre, qui devait

tirer le Roussillon de l’oubli où le laissait l’indifférence

des savants.

Tout en mangeant de bon appétit, car rien ne dispose

mieux que l’air vif des montagnes, j’examinais mes

hôtes. J’ai dit un mot de M. de Peyrehorade ; je dois

ajouter que c’était la vivacité même. Il parlait,

mangeait, se levait, courait à sa bibliothèque,

m’apportait des livres, me montrait des estampes, me

versait à boire ; il n’était jamais deux minutes en repos.

Sa femme, un peu trop grasse, comme la plupart des

Catalanes lorsqu’elles ont passé quarante ans, me parut

une provinciale renforcée, uniquement occupée des

soins de son ménage. Bien que le souper fût suffisant

pour six personnes au moins, elle courut à la cuisine, fit

tuer des pigeons, frire des miliasses, ouvrit je ne sais

combien de pots de confitures. En un instant la table fut

encombrée de plats et de bouteilles, et je serais

certainement mort d’indigestion si j’avais goûté

seulement à tout ce qu’on m’offrait. Cependant, à

chaque plat que je refusais, c’étaient de nouvelles

excuses. On craignait que je ne me trouvasse bien mal à

Ille. Dans la province on a peu de ressources, et les

Parisiens sont si difficiles !

Au milieu des allées et venues de ses parents, M.

Alphonse de Peyrehorade ne bougeait pas plus qu’un

Terme. C’était un grand jeune homme de vingt-six ans,

d’une physionomie belle et régulière, mais manquant

d’expression. Sa taille et ses formes athlétiques

justifiaient bien la réputation d’infatigable joueur de

paume qu’on lui faisait dans le pays. Il était ce soir-là

habillé avec élégance, exactement d’après la gravure du

dernier numéro du Journal des modes. Mais il me

semblait gêné dans ses vêtements ; il était roide comme

un piquet dans son col de velours, et ne se tournait que

tout d’une pièce. Ses mains grosses et hâlées, ses ongles

courts, contrastaient singulièrement avec son costume.

C’étaient des mains de laboureur sortant des manches

d’un dandy. D’ailleurs, bien qu’il me considérât de la

tête aux pieds fort curieusement, en ma qualité de

Parisien, il ne m’adressa qu’une seule fois la parole

dans toute la soirée, ce fut pour me demander où j’avais

acheté la chaîne de ma montre.

« Ah çà ! mon cher hôte, me dit M. de Peyrehorade,

le souper tirant à sa fin, vous m’appartenez, vous êtes

chez moi. Je ne vous lâche plus, sinon quand vous aurez

vu tout ce que nous avons de curieux dans nos

montagnes. Il faut que vous appreniez à connaître notre

Roussillon, et que vous lui rendiez justice. Vous ne

vous doutez pas de tout ce que nous allons vous

montrer. Monuments phéniciens, celtiques, romains,

arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le cèdre

jusqu’à l’hysope. Je vous mènerai partout et ne vous

ferai pas grâce d’une brique. »

Un accès de toux l’obligea de s’arrêter. J’en profitai

pour lui dire que je serais désolé de le déranger dans

une circonstance aussi intéressante pour sa famille. S’il

voulait bien me donner ses excellents conseils sur les

excursions que j’aurais à faire, je pourrais, sans qu’il

prît la peine de m’accompagner...

« Ah ! vous voulez parler du mariage de ce garçon-

là, s’écria-t-il en m’interrompant. Bagatelle ! ce sera

fait après-demain. Vous ferez la noce avec nous, en

famille, car la future est en deuil d’une tante dont elle

hérite. Ainsi point de fête, point de bal... C’est

dommage... vous auriez vu danser nos Catalanes... Elles

sont jolies, et peut-être l’envie vous aurait-elle pris

d’imiter mon Alphonse. Un mariage, dit-on, en amène

d’autres... Samedi, les jeunes gens mariés, je suis libre,

et nous nous mettons en course. Je vous demande

pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province.

Pour un Parisien blasé sur les fêtes... et une noce sans

bal encore ! Pourtant, vous verrez une mariée... une

mariée... vous m’en direz des nouvelles... Mais vous

êtes un homme grave et vous ne regardez plus les

femmes. J’ai mieux que cela à vous montrer. Je vous

ferai voir quelque chose !... Je vous réserve une fière

surprise pour demain.

– Mon Dieu ! lui dis-je, il est difficile d’avoir un

trésor dans sa maison sans que le public en soit instruit.

Je crois deviner la surprise que vous me préparez. Mais

si c’est de votre statue qu’il s’agit, la description que

mon guide m’en a faite n’a servi qu’à exciter ma

curiosité et à me disposer à l’admiration.

– Ah ! il vous a parlé de l’idole, car c’est ainsi qu’ils

appellent ma belle Vénus Tur... mais je ne veux rien

vous dire. Demain, au grand jour, vous la verrez, et

vous me direz si j’ai raison de la croire un chef-

d’oeuvre. Parbleu ! vous ne pouviez arriver plus à

propos ! Il y a des inscriptions que moi, pauvre

ignorant, j’explique à ma manière... mais un savant de

Paris !... Vous vous moquerez peut-être de mon

interprétation... car j’ai fait un mémoire... moi qui vous

parle... vieil antiquaire de province, je me suis lancé...

Je veux faire gémir la presse... Si vous vouliez bien me

lire et me corriger, je pourrais espérer... Par exemple, je

suis bien curieux de savoir comment vous traduirez

cette inscription sur le socle : CAVE... Mais je ne veux

rien vous demander encore ! À demain, à demain ! Pas

un mot sur la Vénus aujourd’hui !

– Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser

là ton idole. Tu devrais voir que tu empêches monsieur

de manger. Va, monsieur a vu à Paris de bien plus

belles statues que la tienne. Aux Tuileries, il y en a des

douzaines, et en bronze aussi.

– Voilà bien l’ignorance, la sainte ignorance de la

province ! interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un

antique admirable aux plates figures de Coustou !





Comme avec irrévérence

Parle des dieux ma ménagère !





Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse

ma statue pour en faire une cloche à notre église. C’est

qu’elle en eût été la marraine. Un chef-d’oeuvre de

Myron, monsieur !

– Chef-d’oeuvre ! chef-d’oeuvre ! un beau chef-

d’oeuvre qu’elle a fait ! casser la jambe d’un homme !

– Ma femme, vois-tu ? dit M. de Peyrehorade d’un

ton résolu, et tendant vers elle sa jambe droite dans un

bas de soie chinée, si ma Vénus m’avait cassé cette

jambe-là, je ne la regretterais pas.

– Bon Dieu ! Peyrehorade, comment peux-tu dire

cela ! Heureusement que l’homme va mieux... Et

encore je ne peux pas prendre sur moi de regarder la

statue qui fait des malheurs comme celui-là. Pauvre

Jean Coll !

– Blessé par Vénus, monsieur, dit M. de

Peyrehorade riant d’un gros rire, blessé par Vénus, le

maraud se plaint.





Veneris nec praemia noris.





Qui n’a été blessé par Vénus ? »

M. Alphonse, qui comprenait le français mieux que

le latin, cligna de l’oeil d’un air d’intelligence, et me

regarda comme pour me demander : Et vous, Parisien,

comprenez-vous ?

Le souper finit. Il y avait une heure que je ne

mangeais plus. J’étais fatigué, et je ne pouvais parvenir

à cacher les fréquents bâillements qui m’échappaient.

Madame de Peyrehorade s’en aperçut la première, et

remarqua qu’il était temps d’aller dormir. Alors

commencèrent de nouvelles excuses sur le mauvais gîte

que j’allais avoir. Je ne serais pas comme à Paris. En

province on est si mal ! Il fallait de l’indulgence pour

les Roussillonnais. J’avais beau protester qu’après une

course dans les montagnes une botte de paille me serait

un coucher délicieux, on me priait toujours de

pardonner à de pauvres campagnards s’ils ne me

traitaient aussi bien qu’ils l’eussent désiré. Je montai

enfin à la chambre qui m’était destinée, accompagné de

M. de Peyrehorade. L’escalier, dont les marches

supérieures étaient en bois, aboutissait au milieu d’un

corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.

« À droite, me dit mon hôte, c’est l’appartement que

je destine à la future madame Alphonse. Votre chambre

est au bout du corridor opposé. Vous sentez bien,

ajouta-t-il d’un air qu’il voulait rendre fin, vous sentez

bien qu’il faut isoler de nouveaux mariés. Vous êtes à

un bout de la maison, eux à l’autre. »

Nous entrâmes dans une chambre bien meublée, où

le premier objet sur lequel je portai la vue fut un lit long

de sept pieds, large de six, et si haut qu’il fallait un

escabeau pour s’y guinder. Mon hôte m’ayant indiqué

la position de la sonnette, et s’étant assuré par lui-même

que le sucrier était plein, les flacons d’eau de Cologne

dûment placés sur la toilette, après m’avoir demandé

plusieurs fois si rien ne me manquait, me souhaita une

bonne nuit et me laissa seul.

Les fenêtres étaient fermées. Avant de me

déshabiller, j’en ouvris une pour respirer l’air frais de la

nuit, délicieux après un long souper. En face était le

Canigou, d’un aspect admirable en tout temps, mais qui

me parut ce soir-là la plus belle montagne du monde,

éclairé qu’il était par une lune resplendissante. Je

demeurai quelques minutes à contempler sa silhouette

merveilleuse, et j’allais fermer ma fenêtre, lorsque,

baissant les yeux, j’aperçus la statue sur un piédestal à

une vingtaine de toises de la maison. Elle était placée à

l’angle d’une haie vive qui séparait un petit jardin d’un

vaste carré parfaitement uni, qui, je l’appris plus tard,

était le jeu de paume de la ville. Ce terrain, propriété de

M. de Peyrehorade, avait été cédé par lui à la commune,

sur les pressantes sollicitations de son fils.

À la distance où j’étais, il m’était difficile de

distinguer l’attitude de la statue ; je ne pouvais juger

que de sa hauteur, qui me parut de six pieds environ. En

ce moment, deux polissons de la ville passaient sur le

jeu de paume, assez près de la haie, sifflant le joli air du

Roussillon : Montagnes régalades. Ils s’arrêtèrent pour

regarder la statue ; un d’eux l’apostropha même à haute

voix. Il parlait catalan ; mais j’étais dans le Roussillon

depuis assez longtemps pour pouvoir comprendre à peu

près ce qu’il disait.

« Te voilà donc, coquine ! (Le terme catalan était

plus énergique.) Te voilà ! disait-il. C’est donc toi qui

as cassé la jambe à Jean Coll ! Si tu étais à moi, je te

casserais le cou.

– Bah ! avec quoi ? dit l’autre. Elle est de cuivre, et

si dure qu’Étienne a cassé sa lime dessus, essayant de

l’entamer. C’est du cuivre du temps des païens ; c’est

plus dur que je ne sais quoi.

– Si j’avais mon ciseau à froid (il paraît que c’était

un apprenti serrurier), je lui ferais bientôt sauter ses

grands yeux blancs, comme je tirerais une amande de sa

coquine. Il y a pour plus de cent sous d’argent. »

Ils firent quelques pas en s’éloignant.

« Il faut que je souhaite le bonsoir à l’idole », dit le

plus grand des apprentis, s’arrêtant tout à coup.

Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je

le vis déployer le bras, lancer quelque chose, et aussitôt

un coup sonore retentit sur le bronze. Au même instant

l’apprenti porta la main à sa tête en poussant un cri de

douleur.

« Elle me l’a rejetée ! » s’écria-t-il.

Et mes deux polissons prirent la fuite à toutes

jambes. Il était évident que la pierre avait rebondi sur le

métal, et avait puni ce drôle de l’outrage qu’il faisait à

la déesse.

Je fermai la fenêtre en riant de bon coeur.

« Encore un Vandale puni par Vénus ! Puissent tous

les destructeurs de nos vieux monuments avoir ainsi la

tête cassée ! » Sur ce souhait charitable, je m’endormis.

Il était grand jour quand je me réveillai. Auprès de

mon lit étaient d’un côté, M. de Peyrehorade, en robe

de chambre ; de l’autre, un domestique envoyé par sa

femme, une tasse de chocolat à la main.

« Allons, debout, Parisien ! Voilà bien mes

paresseux de la capitale ! disait mon hôte pendant que

je m’habillais à la hâte. Il est huit heures, et encore au

lit ! je suis levé, moi, depuis six heures. Voilà trois fois

que je monte ; je me suis approché de votre porte sur la

pointe du pied : personne, nul signe de vie. Cela vous

fera mal de trop dormir à votre âge. Et ma Vénus que

vous n’avez pas encore vue ! Allons, prenez-moi vite

cette tasse de chocolat de Barcelone... Vraie

contrebande... Du chocolat comme on n’en a pas à

Paris. Prenez des forces, car lorsque vous serez devant

ma Vénus, on ne pourra plus vous en arracher. »

En cinq minutes je fus prêt, c’est-à-dire à moitié

rasé, mal boutonné, et brûlé par le chocolat que j’avalai

bouillant. Je descendis dans le jardin, et me trouvai

devant une admirable statue.

C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse

beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les

Anciens représentaient d’ordinaire les grandes

divinités ; la main droite, levée à la hauteur du sein,

était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux

premiers doigts étendus, les deux autres légèrement

ployés. L’autre main, rapprochée de la hanche,

soutenait la draperie qui couvrait la partie inférieure du

corps. L’attitude de cette statue rappelait celle du

Joueur de mourre qu’on désigne, je ne sais trop

pourquoi, sous le nom de Germanicus. Peut-être avait-

on voulu représenter la déesse jouant au jeu de mourre.

Quoi qu’il en soit, il est impossible de voir quelque

chose de plus parfait que le corps de cette Vénus ; rien

de plus suave, de plus voluptueux que ses contours ;

rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Je

m’attendais à quelque ouvrage du Bas-Empire ; je

voyais un chef-d’oeuvre du meilleur temps de la

statuaire. Ce qui me frappait surtout, c’était l’exquise

vérité des formes, en sorte qu’on aurait pu les croire

moulées sur nature, si la nature produisait d’aussi

parfaits modèles.

La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir

été dorée autrefois. La tête, petite comme celle de

presque toutes les statues grecques, était légèrement

inclinée en avant. Quant à la figure, jamais je ne

parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le

type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique

dont il me souvienne. Ce n’était point cette beauté

calme et sévère des sculpteurs grecs, qui, par système,

donnaient à tous les traits une majestueuse immobilité.

Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention

marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à

la méchanceté. Tous les traits étaient contractés

légèrement : les yeux un peu obliques, la bouche

relevée des coins, les narines quelque peu gonflées.

Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d’une

incroyable beauté cependant. En vérité, plus on

regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le

sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût

s’allier à l’absence de toute sensibilité.

« Si le modèle a jamais existé, dis-je à M. de

Peyrehorade, et le doute que le ciel ait jamais produit

une telle femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se

complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans

son expression quelque chose de féroce, et pourtant je

n’ai jamais vu rien de si beau.

– C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ! »

s’écria M. de Peyrehorade, satisfait de mon

enthousiasme.

Cette expression d’ironie infernale était augmentée

peut-être par le contraste de ses yeux incrustés d’argent

et très brillants avec la patine d’un vert noirâtre que le

temps avait donnée à toute la statue. Ces yeux brillants

produisaient une certaine illusion qui rappelait la

réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon

guide, qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la

regardaient. Cela était presque vrai, et je ne pus me

défendre d’un mouvement de colère contre moi-même

en me sentant un peu mal à mon aise devant cette figure

de bronze.

« Maintenant que vous avez tout admiré en détail,

mon cher collègue en antiquaillerie, dit mon hôte,

ouvrons, s’il vous plaît, une conférence scientifique.

Que dites-vous de cette inscription, à laquelle vous

n’avez point pris garde encore ? »

Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces

mots :





CAVE AMANTEM.





« Quid dicis, doctissime ? me demanda-t-il en se

frottant les mains. Voyons si nous nous rencontrerons

sur le sens de ce cave amantem !

– Mais, répondis-je, il y a deux sens. On peut

traduire : « Prends garde à celui qui t’aime, défie-toi

des amants. » Mais, dans ce sens, je ne sais si cave

amantem serait d’une bonne latinité. En voyant

l’expression diabolique de la dame, je croirais plutôt

que l’artiste a voulu mettre en garde le spectateur contre

cette terrible beauté. Je traduirais donc : « Prends garde

à toi si elle t’aime. »

– Humph ! dit M. de Peyrehorade, oui, c’est un sens

admirable ; mais, ne vous en déplaise, je préfère la

première traduction, que je développerai pourtant. Vous

connaissez l’amant de Vénus ?

– Il y en a plusieurs.

– Oui ; mais le premier, c’est Vulcain. N’a-t-on pas

voulu dire : « Malgré toute ta beauté, ton air

dédaigneux, tu auras un forgeron, un vilain boiteux

pour amant ! » Leçon profonde, monsieur, pour les

coquettes ! »

Je ne pus m’empêcher de sourire, tant l’explication

me parut tirée par les cheveux.

« C’est une terrible langue que le latin avec sa

concision, observai-je pour éviter de contredire

formellement mon antiquaire, et je reculai de quelques

pas afin de mieux contempler la statue.

– Un instant, collègue ! dit M. de Peyrehorade en

m’arrêtant par le bras, vous n’avez pas tout vu. Il y a

encore une autre inscription. Montez sur le socle et

regardez au bras droit. »

En parlant ainsi il m’aidait à monter.

Je m’accrochai sans trop de façons au cou de la

Vénus, avec laquelle je commençais à me familiariser.

Je la regardai même un instant sous le nez, et la trouvai

de près encore plus méchante et encore plus belle. Puis

je reconnus qu’il y avait, gravés sur le bras, quelques

caractères d’écriture cursive antique, à ce qu’il me

sembla. À grand renfort de besicles j’épelai ce qui suit,

et cependant M. de Peyrehorade répétait chaque mot à

mesure que je le prononçais, approuvant du geste et de

la voix. Je lus donc :





VENERI TVRBVL...

EVTYCHES MYRO

IMPERIO FECIT.





Après ce mot TVRBVL de la première ligne, il me

sembla qu’il y avait quelques lettres effacées ; mais

TVRBVL était parfaitement lisible.

« Ce qui veut dire ?... » me demanda mon hôte

radieux et souriant avec malice, car il pensait bien que

je ne me tirerais pas facilement de ce TVRBVL.

« Il y a un mot que je ne m’explique pas encore, lui

dis-je ; tout le reste est facile. Eutychès Myron a fait

cette offrande à Vénus par son ordre.

– À merveille. Mais TVRBVL, qu’en faites-vous ?

Qu’est-ce que TVRBVL ?

– TVRBVL m’embarrasse fort. Je cherche en vain

quelque épithète connue de Vénus qui puisse m’aider.

Voyons, que diriez-vous de TVRBVLENTA ? Vénus qui

trouble, qui agite... Vous vous apercevez que je suis

toujours préoccupé de son expression méchante.

TVRBVLENTA, ce n’est point une trop mauvaise épithète

pour Vénus », ajoutai-je d’un ton modeste, car je n’étais

pas moi-même fort satisfait de mon explication.

« Vénus turbulente ! Vénus la tapageuse ! Ah ! vous

croyez donc que ma Vénus est une Vénus de cabaret ?

Point du tout, monsieur ; c’est une Vénus de bonne

compagnie. Mais je vais vous expliquer ce TVRBVL...

Au moins vous me promettez de ne point divulguer ma

découverte avant l’impression de mon mémoire. C’est

que, voyez-vous, je m’en fais gloire, de cette trouvaille-

là... Il faut bien que vous nous laissiez quelques épis à

glaner, à nous autres pauvres diables de provinciaux.

Vous êtes si riches, messieurs les savants de Paris ! »

Du haut du piédestal, où j’étais toujours perché, je

lui promis solennellement que je n’aurais jamais

l’indignité de lui voler sa découverte.

« TVRBVL..., monsieur, dit-il en se rapprochant et

baissant la voix de peur qu’un autre que moi ne pût

l’entendre, lisez TVRBVLNERA.

– Je ne comprends pas davantage.

– Écoutez bien. À une lieue d’ici, au pied de la

montagne, il y a un village qui s’appelle Boulternère.

C’est une corruption du mot latin TVRBVLNERA. Rien

de plus commun que ces inversions. Boulternère,

monsieur, a été une ville romaine. Je m’en étais

toujours douté, mais jamais je n’en avais eu la preuve.

La preuve, la voilà. Cette Vénus était la divinité topique

de la cité de Boulternère ; et ce mot de Boulternère, que

je viens de démontrer d’origine antique, prouve une

chose bien plus curieuse, c’est que Boulternère, avant

d’être une ville romaine, a été une ville phénicienne ! »

Il s’arrêta un moment pour respirer et jouir de ma

surprise. Je parvins à réprimer une forte envie de rire.

« En effet, poursuivit-il, TVRBVLNERA est pur

phénicien, TVR, prononcez TOUR... TOUR et SOUR,

même mot, n’est-ce pas ? SOUR est le nom phénicien de

Tyr ; je n’ai pas besoin de vous en rappeler le sens.

BVL, c’est Baal ; Bâl, Bel, Bul, légères différences de

prononciation. Quant à NERA, cela me donne un peu de

peine. Je suis tenté de croire, faute de trouver un mot

phénicien, que cela vient du grec γηρσς, humide,

marécageux. Ce serait donc un mot hybride. Pour

justifier γηρσς , je vous montrerai à Boulternère

comment les ruisseaux de la montagne y forment des

mares infectes. D’autre part, la terminaison NERA aurait

pu être ajoutée beaucoup plus tard en l’honneur de Nera

Pivesuvia, femme de Tétricus, laquelle aurait fait

quelque bien à la cité de Turbul. Mais, à cause des

mares, je préfère l’étymologie de γηρσς. »

Il prit une prise de tabac d’un air satisfait.

« Mais laissons les Phéniciens, et revenons à

l’inscription. Je traduis donc : “À Vénus de Boulternère

Myron dédie par son ordre cette statue, son ouvrage.” »

Je me gardai bien de critiquer son étymologie, mais

je voulus à mon tour faire preuve de pénétration, et je

lui dis :

« Halte-là, monsieur. Myron a consacré quelque

chose, mais je ne vois nullement que ce soit cette statue.

– Comment ! s’écria-t-il, Myron n’était-il pas un

fameux sculpteur grec ? Le talent se sera perpétué dans

sa famille : c’est un de ses descendants qui aura fait

cette statue. Il n’y a rien de plus sûr.

– Mais, répliquai-je, je vois sur le bras un petit trou.

Je pense qu’il a servi à fixer quelque chose, un bracelet,

par exemple, que ce Myron donna à Vénus en offrande

expiatoire. Myron était un amant malheureux. Vénus

était irritée contre lui : il l’apaisa en lui consacrant un

bracelet d’or. Remarquez que fecit se prend fort souvent

pour consecravit. Cc sont termes synonymes. Je vous

en montrerais plus d’un exemple si j’avais sous la main

Gruter ou bien Orelli. Il est naturel qu’un amoureux

voie Vénus en rêve, qu’il s’imagine qu’elle lui

commande de donner un bracelet d’or à sa statue.

Myron lui consacra un bracelet... Puis les barbares ou

bien quelque voleur sacrilège...

– Ah ! qu’on voit bien que vous avez fait des

romans ! s’écria mon hôte en me donnant la main pour

descendre. Non, monsieur, c’est un ouvrage de l’école

de Myron. Regardez seulement le travail, et vous en

conviendrez. »

M’étant fait une loi de ne jamais contredire à

outrance les antiquaires entêtés, je baissai la tête d’un

air convaincu en disant :

« C’est un admirable morceau.

– Ah ! mon Dieu, s’écria M. de Peyrehorade, encore

un trait de vandalisme ! On aura jeté une pierre à ma

statue ! »

Il venait d’apercevoir une marque blanche un peu

au-dessus du sein de la Vénus. Je remarquai une trace

semblable sur les doigts de la main droite, qui, je le

supposai alors, avaient été touchés dans le trajet de la

pierre, ou bien un fragment s’en était détaché par le

choc et avait ricoché sur la main. Je contai à mon hôte

l’insulte dont j’avais été témoin et la prompte punition

qui s’en était suivie. Il en rit beaucoup, et, comparant

l’apprenti à Diomède, il lui souhaita de voir, comme le

héros grec, tous ses compagnons changés en oiseaux

blancs.

La cloche du déjeuner interrompit cet entretien

classique, et, de même que la veille, je fus obligé de

manger comme quatre. Puis vinrent des fermiers de M.

de Peyrehorade ; et pendant qu’il leur donnait audience,

son fils me mena voir une calèche qu’il avait achetée à

Toulouse pour sa fiancée, et que j’admirai, cela va sans

dire. Ensuite j’entrai avec lui dans l’écurie, où il me tint

une demi-heure à me vanter ses chevaux, à me faire

leur généalogie, à me conter les prix qu’ils avaient

gagnés aux courses du département. Enfin il en vint à

me parler de sa future, par la transition d’une jument

grise qu’il lui destinait.

« Nous la verrons aujourd’hui, dit-il. Je ne sais si

vous la trouverez jolie. Vous êtes difficiles, à Paris ;

mais tout le monde, ici et à Perpignan, la trouve

charmante. Le bon, c’est qu’elle est fort riche. Sa tante

de Prades lui a laissé son bien. Oh ! je vais être fort

heureux. »

Je fus profondément choqué de voir un jeune

homme paraître plus touché de la dot que des beaux

yeux de sa future.

« Vous vous connaissez en bijoux, poursuivit M.

Alphonse, comment trouvez-vous ceci ? Voici l’anneau

que je lui donnerai demain. »

En parlant ainsi, il tirait de la première phalange de

son petit doigt une grosse bague enrichie de diamants,

et formée de deux mains entrelacées ; allusion qui me

parut infiniment poétique. Le travail en était ancien,

mais je jugeai qu’on l’avait retouchée pour enchâsser

les diamants. Dans l’intérieur de la bague se lisaient ces

mots en lettres gothiques : Sempr’ab ti, c’est-à-dire,

toujours avec toi.

« C’est une jolie bague, lui dis-je ; mais ces

diamants ajoutés lui ont fait perdre un peu de son

caractère.

– Oh ! elle est bien plus belle comme cela, répondit-

il en souriant. Il y a là pour douze cents francs de

diamants. C’est ma mère qui me l’a donnée. C’était une

bague de famille, très ancienne... du temps de la

chevalerie. Elle avait servi à ma grand-mère, qui la

tenait de la sienne. Dieu sait quand cela a été fait.

– L’usage à Paris, lui dis-je, est de donner un anneau

tout simple, ordinairement composé de deux métaux

différents, comme de l’or et du platine. Tenez, cette

autre bague, que vous avez à ce doigt, serait fort

convenable. Celle-ci, avec ses diamants et ses mains en

relief, est si grosse, qu’on ne pourrait mettre un gant

par-dessus.

– Oh ! madame Alphonse s’arrangera comme elle

voudra. Je crois qu’elle sera toujours bien contente de

l’avoir. Douze cents francs au doigt, c’est agréable.

Cette petite bague-là, ajouta-t-il en regardant d’un air

de satisfaction l’anneau tout uni qu’il portait à la main,

celle-là, c’est une femme à Paris qui me l’a donnée un

jour de mardi gras. Ah ! comme je m’en suis donné

quand j’étais à Paris, il y a deux ans ! C’est là qu’on

s’amuse !... »

Et il soupira de regret.

Nous devions dîner ce jour-là à Puygarrig, chez les

parents de la future ; nous montâmes en calèche, et

nous nous rendîmes au château éloigné d’Ille d’environ

une lieue et demie. Je fus présenté et accueilli comme

l’ami de la famille. Je ne parlerai pas du dîner ni de la

conversation qui s’ensuivit, et à laquelle je pris peu de

part. M. Alphonse, placé à côté de sa future, lui disait

un mot à l’oreille tous les quarts d’heure. Pour elle, elle

ne levait guère les yeux, et, chaque fois que son

prétendu lui parlait, elle rougissait avec modestie, mais

lui répondait sans embarras.

Mademoiselle de Puygarrig avait dix-huit ans ; sa

taille souple et délicate contrastait avec les formes

osseuses de son robuste fiancé. Elle était non seulement

belle, mais séduisante. J’admirais le naturel parfait de

toutes ses réponses ; et son air de bonté, qui pourtant

n’était pas exempt d’une légère teinte de malice, me

rappela, malgré moi, la Vénus de mon hôte. Dans cette

comparaison que je fis en moi-même, je me demandais

si la supériorité de beauté qu’il fallait bien accorder à la

statue ne tenait pas, en grande partie, à son expression

de tigresse ; car l’énergie, même dans les mauvaises

passions, excite toujours en nous un étonnement et une

espèce d’admiration involontaire.

« Quel dommage, me dis-je en quittant Puygarrig,

qu’une si aimable personne soit riche, et que sa dot la

fasse rechercher par un homme indigne d’elle ! »

En revenant à Ille, et ne sachant trop que dire à

madame de Peyrehorade, à qui je croyais convenable

d’adresser quelquefois la parole :

« Vous êtes bien esprits forts en Roussillon !

m’écriai-je ; comment, madame, vous faites un mariage

un vendredi ! À Paris nous aurions plus de superstition ;

personne n’oserait prendre femme un tel jour.

– Mon Dieu ! ne m’en parlez pas, me dit-elle, si cela

n’avait dépendu que de moi, certes on eût choisi un

autre jour. Mais Peyrehorade l’a voulu, et il a fallu lui

céder. Cela me fait de la peine pourtant. S’il arrivait

quelque malheur ? Il faut bien qu’il y ait une raison, car

enfin pourquoi tout le monde a-t-il peur du vendredi ?

– Vendredi ! s’écria son mari, c’est le jour de

Vénus ! Bon jour pour un mariage ! Vous le voyez,

mon cher collègue, je ne pense qu’à ma Vénus.

D’honneur ! c’est à cause d’elle que j’ai choisi le

vendredi. Demain, si vous voulez, avant la noce, nous

lui ferons un petit sacrifice ; nous sacrifierons deux

palombes, et si je savais où trouver de l’encens...

– Fi donc, Peyrehorade ! interrompit sa femme

scandalisée au dernier point. Encenser une idole ! Ce

serait une abomination ! Que dirait-on de nous dans le

pays ?

– Au moins, dit M. de Peyrehorade, tu me

permettras de lui mettre sur la tête une couronne de

roses et de lis :





Manibus date lilia plenis.



Vous le voyez, monsieur, la charte est un vain mot.

Nous n’avons pas la liberté des cultes ! »

Les arrangement du lendemain furent réglés de la

manière suivante. Tout le monde devait être prêt et en

toilette à dix heures précises. Le chocolat pris, on se

rendrait en voiture à Puygarrig. Le mariage civil devait

se faire à la mairie du village, et la cérémonie religieuse

dans la chapelle du château. Viendrait ensuite un

déjeuner. Après le déjeuner on passerait le temps

comme l’on pourrait jusqu’à sept heures. À sept heures,

on retournerait à Ille, chez M. de Peyrehorade, où

devaient souper les deux familles réunies. Le reste

s’ensuit naturellement. Ne pouvant danser, on avait

voulu manger le plus possible.

Dès huit heures j’étais assis devant la Vénus, un

crayon à la main, recommençant pour la vingtième fois

la tête de la statue, sans pouvoir parvenir à en saisir

l’expression. M. de Peyrehorade allait et venait autour

de moi, me donnait des conseils, me répétait ses

étymologies phéniciennes ; puis disposait des roses du

Bengale sur le piédestal de la statue, et d’un ton tragi-

comique lui adressait des voeux pour le couple qui

allait vivre sous son toit. Vers neuf heures il rentra pour

songer à sa toilette, et en même temps parut M.

Alphonse, bien serré dans un habit neuf, en gants

blancs, souliers vernis, boutons ciselés, une rose à la

boutonnière.

« Vous ferez le portrait de ma femme ? me dit-il en

se penchant sur mon dessin. Elle est jolie aussi. »

En ce moment commençait, sur le jeu de paume

dont j’ai parlé, une partie qui, sur-le-champ, attira

l’attention de M. Alphonse. Et moi, fatigué, et

désespérant de rendre cette diabolique figure, je quittai

bientôt mon dessin pour regarder les joueurs. Il y avait

parmi eux quelques muletiers espagnols arrivés de la

veille. C’étaient des Aragonais et des Navarrois,

presque tous d’une adresse merveilleuse. Aussi les

Illois, bien qu’encouragés par la présence et les conseils

de M. Alphonse, furent-ils assez promptement battus

par ces nouveaux champions. Les spectateurs nationaux

étaient consternés. M. Alphonse regarda à sa montre. Il

n’était encore que neuf heures et demie. Sa mère n’était

pas coiffée. Il n’hésita plus : il ôta son habit, demanda

une veste, et défia les Espagnols. Je le regardais faire en

souriant, et un peu surpris.

« Il faut soutenir l’honneur du pays », dit-il.

Alors je le trouvai vraiment beau. Il était passionné.

Sa toilette, qui l’occupait si fort tout à l’heure, n’était

plus rien pour lui. Quelques minutes avant il eût craint

de tourner la tête de peur de déranger sa cravate.

Maintenant il ne pensait plus à ses cheveux frisés ni à

son jabot si bien plissé. Et sa fiancée ?... Ma foi, si cela

eût été nécessaire, il aurait, je crois, fait ajourner le

mariage. Je le vis chausser à la hâte une paire de

sandales, retrousser ses manches, et, d’un air assuré, se

mettre à la tête du parti vaincu, comme César ralliant

ses soldats à Dyrrachium. Je sautai la haie, et me plaçai

commodément à l’ombre d’un micocoulier, de façon à

bien voir les deux camps.

Contre l’attente générale, M. Alphonse manqua la

première balle ; il est vrai qu’elle vint rasant la terre et

lancée avec une force surprenante par un Aragonais qui

paraissait être le chef des Espagnols.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, sec

et nerveux, haut de six pieds, et sa peau olivâtre avait

une teinte presque aussi foncée que le bronze de la

Vénus.

M. Alphonse jeta sa raquette à terre avec fureur.

« C’est cette maudite bague, s’écria-t-il, qui me

serre le doigt, et me fait manquer une balle sûre ! »

Il ôta, non sans peine, sa bague de diamants : je

m’approchais pour la recevoir ; mais il me prévint,

courut à la Vénus, lui passa la bague au doigt annulaire,

et reprit son poste à la tête des Illois.

Il était pâle, mais calme et résolu. Dès lors il ne fit

plus une seule faute, et les Espagnols furent battus

complètement. Ce fut un beau spectacle que

l’enthousiasme des spectateurs : les uns poussaient

mille cris de joie en étant leurs bonnets en l’air ;

d’autres lui serraient les mains, l’appelant l’honneur du

pays. S’il eût repoussé une invasion, je doute qu’il eût

reçu des félicitations plus vives et plus sincères. Le

chagrin des vaincus ajoutait encore à l’éclat de sa

victoire.

« Nous ferons d’autres parties, mon brave, dit-il à

l’Aragonais d’un ton de supériorité ; mais je vous

rendrai des points. »

J’aurais désiré que M. Alphonse fût plus modeste, et

je fus presque peiné de l’humiliation de son rival.

Le géant espagnol ressentit profondément cette

insulte. Je le vis pâlir sous sa peau basanée. Il regardait

d’un air morne sa raquette en serrant les dents ; puis,

d’une voix étouffée, il dit tout bas : Me lo pagarás.

La voix de M. de Peyrehorade troubla le triomphe

de son fils ; mon hôte, fort étonné de ne point le trouver

présidant aux apprêts de la calèche neuve, le fut bien

plus encore en le voyant tout en sueur, la raquette à la

main. M. Alphonse courut à la maison, se lava la figure

et les mains, remit son habit neuf et ses souliers vernis,

et cinq minutes après nous étions au grand trot sur la

route de Puygarrig. Tous les joueurs de paume de la

ville et grand nombre de spectateurs nous suivirent avec

des cris de joie. À peine les chevaux vigoureux qui

nous traînaient pouvaient-ils maintenir leur avance sur

ces intrépides Catalans.

Nous étions à Puygarrig, et le cortège allait se

mettre en marche pour la mairie, lorsque M. Alphonse,

se frappant le front, me dit tout bas :

« Quelle brioche ! J’ai oublié la bague ! Elle est au

doigt de la Vénus, que le diable puisse emporter ! Ne le

dites pas à ma mère au moins. Peut-être qu’elle ne

s’apercevra de rien.

– Vous pourriez envoyer quelqu’un, lui dis-je.

– Bah ! mon domestique est resté à Ille. Ceux-ci, je

ne m’y fie guère. Douze cents francs de diamants ! cela

pourrait en tenter plus d’un. D’ailleurs que penserait-on

ici de ma distraction ? Ils se moqueraient trop de moi.

Ils m’appelleraient le mari de la statue... Pourvu qu’on

ne me la vole pas ! Heureusement que l’idole fait peur à

mes coquins. Ils n’osent l’approcher à longueur de bras.

Bah ! ce n’est rien ; j’ai une autre bague. »

Les deux cérémonies civile et religieuse

s’accomplirent avec la pompe convenable ; et

mademoiselle de Puygarrig reçut l’anneau d’une

modiste de Paris, sans se douter que son fiancé lui

faisait le sacrifice d’un gage amoureux. Puis on se mit à

table, où l’on but, mangea, chanta même, le tout fort

longuement. Je souffrais pour la mariée de la grosse

joie qui éclatait autour d’elle ; pourtant elle faisait

meilleure contenance que je ne l’aurais espéré, et son

embarras n’était ni de la gaucherie ni de l’affectation.

Peut-être le courage vient-il avec les situations

difficiles.

Le déjeuner terminé quand il plut à Dieu, il était

quatre heures ; les hommes allèrent se promener dans le

parc, qui était magnifique, ou regardèrent danser sur la

pelouse du château les paysannes de Puygarrig, parées

de leurs habits de fête. De la sorte, nous employâmes

quelques heures. Cependant les femmes étaient fort

empressées autour de la mariée, qui leur faisait admirer

sa corbeille. Puis elle changea de toilette, et je

remarquai qu’elle couvrit ses beaux cheveux d’un

bonnet et d’un chapeau à plumes, car les femmes n’ont

rien de plus pressé que de prendre, aussitôt qu’elles le

peuvent, les parures que l’usage leur défend de porter

quand elles sont encore demoiselles.

Il était près de huit heures quand on se disposa à

partir pour Ille. Mais d’abord eut lieu une scène

pathétique. La tante de mademoiselle de Puygarrig, qui

lui servait de mère, femme très âgée et fort dévote, ne

devait point aller avec nous à la ville. Au départ, elle fit

à sa nièce un sermon touchant sur ses devoirs d’épouse,

duquel sermon résulta un torrent de larmes et des

embrassements sans fin. M. de Peyrehorade comparait

cette séparation à l’enlèvement des Sabines. Nous

partîmes pourtant, et, pendant la route, chacun s’évertua

pour distraire la mariée et la faire rire ; mais ce fut en

vain.

À Ille, le souper nous attendait, et quel souper ! Si la

grosse joie du matin m’avait choqué, je le fus bien

davantage des équivoques et des plaisanteries dont le

marié et la mariée surtout furent l’objet. Le marié, qui

avait disparu un instant avant de se mettre à table, était

pâle et d’un sérieux de glace. Il buvait à chaque instant

du vieux vin de Collioure presque aussi fort que de

l’eau-de-vie. J’étais à côté de lui, et me crus obligé de

l’avertir :

« Prenez garde ! on dit que le vin... »

Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre à

l’unisson des convives.

Il me poussa le genou, et très bas il me dit :

« Quand on se lèvera de table..., que je puisse vous

dire deux mots. »

Son ton solennel me surprit. Je le regardai plus

attentivement, et je remarquai l’étrange altération de ses

traits.

« Vous sentez-vous indisposé ? lui demandai-je.

– Non. »

Et il se remit à boire.

Cependant, au milieu des cris et des battements de

mains, un enfant de onze ans, qui s’était glissé sous la

table, montrait aux assistants un joli ruban blanc et rose

qu’il venait de détacher de la cheville de la mariée. On

appelle cela sa jarretière. Elle fut aussitôt coupée par

morceaux et distribuée aux jeunes gens, qui en ornèrent

leur boutonnière, suivant un antique usage qui se

conserve encore dans quelques familles patriarcales. Ce

fut pour la mariée une occasion de rougir jusqu’au

blanc des yeux. Mais son trouble fut au comble lorsque

M. de Peyrehorade, ayant réclamé le silence, lui chanta

quelques vers catalans, impromptus, disait-il. En voici

le sens, si je l’ai bien compris :

« Qu’est-ce donc, mes amis ? Le vin que j’ai bu me

fait-il voir double ? Il y a deux Vénus ici... »

Le marié tourna brusquement la tête d’un air effaré,

qui fit rire tout le monde.

« Oui, poursuivit M. de Peyrehorade, il y a deux

Vénus sous mon toit. L’une, je l’ai trouvée dans la terre

comme une truffe ; l’autre, descendue des cieux, vient

de nous partager sa ceinture. »

Il voulait dire sa jarretière.

« Mon fils, choisis de la Vénus romaine ou de la

catalane celle que tu préfères. Le maraud prend la

catalane, et sa part est la meilleure. La romaine est

noire, la catalane est blanche. La romaine est froide, la

catalane enflamme tout ce qui l’approche. »

Cette chute excita un tel hourra, des

applaudissements si bruyants et des rires si sonores, que

je crus que le plafond allait nous tomber sur la tête.

Autour de la table il n’y avait que trois visages sérieux,

ceux des mariés et le mien. J’avais un grand mal de

tête ; et puis, je ne sais pourquoi, un mariage m’attriste

toujours. Celui-là, en outre, me dégoûtait un peu.

Les derniers couplets ayant été chantés par l’adjoint

du maire, et ils étaient fort lestes, je dois le dire, on

passa dans le salon pour jouir du départ de la mariée,

qui devait être bientôt conduite à sa chambre, car il était

près de minuit.

M. Alphonse me tira dans l’embrasure d’une

fenêtre, et me dit en détournant les yeux :

« Vous allez vous moquer de moi... Mais je ne sais

ce que j’ai... je suis ensorcelé ! le diable m’emporte ! »

La première pensée qui me vint fut qu’il se croyait

menacé de quelque malheur du genre de ceux dont

parlent Montaigne et madame de Sévigné :

« Tout l’empire amoureux est plein d’histoires

tragiques », etc.

Je croyais que ces sortes d’accidents n’arrivaient

qu’aux gens d’esprit, me dis-je à moi-même.

« Vous avez trop bu de vin de Collioure, mon cher

monsieur Alphonse, lui dis-je. Je vous avais prévenu.

– Oui, peut-être. Mais c’est quelque chose de bien

plus terrible. »

Il avait la voix entrecoupée. Je le crus tout à fait

ivre.

« Vous savez bien mon anneau ? poursuivit-il après

un silence.

– Eh bien ! on l’a pris ?

– Non.

– En ce cas, vous l’avez ?

– Non... je... Je ne puis l’ôter du doigt de cette diable

de Vénus.

– Bon ! vous n’avez pas tiré assez fort.

– Si fait... Mais la Vénus... elle a serré le doigt. »

Il me regardait fixement d’un air hagard, s’appuyant

à l’espagnolette pour ne pas tomber.

« Quel conte ! lui dis-je. Vous avez trop enfoncé

l’anneau. Demain vous l’aurez avec des tenailles. Mais

prenez garde de gâter la statue.

– Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est retiré,

reployé ; elle serre la main, m’entendez-vous ?... C’est

ma femme, apparemment, puisque je lui ai donné mon

anneau... Elle ne veut plus le rendre. »

J’éprouvai un frisson subit, et j’eus un instant la

chair de poule. Puis, un grand soupir qu’il fit m’envoya

une bouffée de vin, et toute émotion disparut.

Le misérable, pensai-je, est complètement ivre.

« Vous êtes antiquaire, monsieur, ajouta le marié

d’un ton lamentable ; vous connaissez ces statues-là... il

y a peut-être quelque ressort, quelque diablerie, que je

ne connais point... Si vous alliez voir ?

– Volontiers, dis-je. Venez avec moi.

– Non, j’aime mieux que vous y alliez seul. »

Je sortis du salon.

Le temps avait changé pendant le souper, et la pluie

commençait à tomber avec force. J’allais demander un

parapluie, lorsqu’une réflexion m’arrêta. Je serais un

bien grand sot, me dis-je, d’aller vérifier ce que m’a dit

un homme ivre ! Peut-être, d’ailleurs, a-t-il voulu me

faire quelque méchante plaisanterie pour apprêter à rire

à ces honnêtes provinciaux ; et le moins qu’il puisse

m’en arriver, c’est d’être trempé jusqu’aux os et

d’attraper un bon rhume.

De la porte je jetai un coup d’oeil sur la statue

ruisselante d’eau, et je montai dans ma chambre sans

rentrer dans le salon. Je me couchai ; mais le sommeil

fut long à venir. Toutes les scènes de la journée se

représentaient à mon esprit. Je pensais à cette jeune fille

si belle et si pure abandonnée à un ivrogne brutal.

Quelle odieuse chose, me disais-je, qu’un mariage de

convenance ! Un maire revêt une écharpe tricolore, un

curé une étole, et voilà la plus honnête fille du monde

livrée au Minotaure ! Deux êtres qui ne s’aiment pas,

que peuvent-ils se dire dans un pareil moment, que

deux amants achèteraient au prix de leur existence ?

Une femme peut-elle jamais aimer un homme qu’elle

aura vu grossier une fois ? Les premières impressions

ne s’effacent pas, et j’en suis sûr ce M. Alphonse

méritera bien d’être haï...

Durant mon monologue, que j’abrège beaucoup,

j’avais entendu force allées et venues dans la maison,

les portes s’ouvrir et se fermer, des voitures partir ; puis

il me semblait avoir entendu sur l’escalier les pas légers

de plusieurs femmes se dirigeant vers l’extrémité du

corridor opposé à ma chambre. C’était probablement le

cortège de la mariée qu’on menait au lit. Ensuite on

avait redescendu l’escalier. La porte de madame de

Peyrehorade s’était fermée. Que cette pauvre fille, me

dis-je, doit être troublée et mal à son aise ! Je me

tournais dans mon lit de mauvaise humeur. Un garçon

joue un sot rôle dans une maison où s’accomplit un

mariage.

Le silence régnait depuis quelque temps lorsqu’il fut

troublé par des pas lourds qui montaient l’escalier. Les

marches de bois craquèrent fortement.

« Quel butor ! m’écriai-je. Je parie qu’il va tomber

dans l’escalier. »

Tout redevint tranquille. Je pris un livre pour

changer le cours de mes idées. C’était une statistique du

département, ornée d’un mémoire de M. de

Peyrehorade sur les monuments druidiques de

l’arrondissement de Prades. Je m’assoupis à la

troisième page.

Je dormis mal et me réveillai plusieurs fois. Il

pouvait être cinq heures du matin, et j’étais éveillé

depuis plus de vingt minutes lorsque le coq chanta. Le

jour allait se lever. Alors j’entendis distinctement les

mêmes pas lourds, le même craquement de l’escalier

que j’avais entendus avant de m’endormir. Cela me

parut singulier. J’essayai, en bâillant, de deviner

pourquoi M. Alphonse se levait si matin. Je n’imaginais

rien de vraisemblable. J’allais refermer les yeux lorsque

mon attention fut de nouveau excitée par des

trépignements étranges auxquels se mêlèrent bientôt le

tintement des sonnettes et le bruit de portes qui

s’ouvraient avec fracas, puis je distinguai des cris

confus.

Mon ivrogne aura mis le feu quelque part ! pensais-

je en sautant à bas de mon lit.

Je m’habillai rapidement et j’entrai dans le corridor.

De l’extrémité opposée partaient des cris et des

lamentations, et une voix déchirante dominait toutes les

autres : « Mon fils ! mon fils ! » Il était évident qu’un

malheur était arrivé à M. Alphonse. Je courus à la

chambre nuptiale : elle était pleine de monde. Le

premier spectacle qui frappa ma vue fut le jeune

homme à demi-vêtu, étendu en travers sur le lit dont le

bois était brisé. Il était livide, sans mouvement. Sa mère

pleurait et criait à côté de lui. M. de Peyrehorade

s’agitait, lui frottait les tempes avec de l’eau de

Cologne, ou lui mettait des sels sous le nez. Hélas !

depuis longtemps son fils était mort. Sur un canapé, à

l’autre bout de la chambre, était la mariée, en proie à

d’horribles convulsions. Elle poussait des cris

inarticulés, et deux robustes servantes avaient toutes les

peines du monde à la contenir.

« Mon Dieu ! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé ? »

Je m’approchai du lit et soulevai le corps du

malheureux jeune homme ; il était déjà roide et froid.

Ses dents serrées et sa figure noircie exprimaient les

plus affreuses angoisses. Il paraissait assez que sa mort

avait été violente et son agonie terrible. Nulle trace de

sang cependant sur ses habits. J’écartai sa chemise et

vis sur sa poitrine une empreinte livide qui se

prolongeait sur les côtes et le dos. On eût dit qu’il avait

été étreint dans un cercle de fer. Mon pied posa sur

quelque chose de dur qui se trouvait sur le tapis ; je me

baissai et vis la bague de diamants.

J’entraînai M. de Peyrehorade et sa femme dans leur

chambre ; puis j’y fis porter la mariée. « Vous avez

encore une fille, leur dis-je, vous lui devez vos soins. »

Alors je les laissai seuls.

Il ne me paraissait pas douteux que M. Alphonse

n’eût été victime d’un assassinat dont les auteurs

avaient trouvé moyen de s’introduire la nuit dans la

chambre de la mariée. Ces meurtrissures à la poitrine,

leur direction circulaire m’embarrassaient beaucoup

pourtant, car un bâton ou une barre de fer n’aurait pu

les produire. Tout d’un coup je me souvins d’avoir

entendu dire qu’à Valence des braves se servaient de

longs sacs de cuir remplis de sable fin pour assommer

les gens dont on leur avait payé la mort. Aussitôt je me

rappelai le muletier aragonais et sa menace ; toutefois

j’osais à peine penser qu’il eût tiré une si terrible

vengeance d’une plaisanterie légère.

J’allais dans la maison, cherchant partout des traces

d’effraction, et n’en trouvant nulle part. Je descendis

dans le jardin pour voir si les assassins avaient pu

s’introduire de ce côté ; mais je ne trouvai aucun indice

certain. La pluie de la veille avait d’ailleurs tellement

détrempé le sol, qu’il n’aurait pu garder d’empreinte

bien nette. J’observai pourtant quelques pas

profondément imprimés dans la terre : il y en avait dans

deux directions contraires, mais sur une même ligne,

partant de l’angle de la haie contiguë au jeu de paume

et aboutissant à la porte de la maison. Ce pouvaient être

les pas de M. Alphonse lorsqu’il était allé chercher son

anneau au doigt de la statue. D’un autre côté, la haie, en

cet endroit, étant moins fourrée qu’ailleurs, ce devait

être sur ce point que les meurtriers l’auraient franchie.

Passant et repassant devant la statue, je m’arrêtai un

instant pour la considérer. Cette fois, je l’avouerai, je ne

pus contempler sans effroi son expression de

méchanceté ironique ; et, la tête toute pleine des scènes

horribles dont je venais d’être le témoin, il me sembla

voir une divinité infernale applaudissant au malheur qui

frappait cette maison.

Je regagnai ma chambre et j’y restai jusqu’à midi.

Alors je sortis et demandai des nouvelles de mes hôtes.

Ils étaient un peu plus calmes. Mademoiselle de

Puygarrig, je devrais dire la veuve de M. Alphonse,

avait repris connaissance. Elle avait même parlé au

procureur du roi de Perpignan, alors en tournée à Ille, et

ce magistrat avait reçu sa déposition. Il me demanda la

mienne. Je lui dis ce que je savais, et ne lui cachai pas

mes soupçons contre le muletier aragonais. Il ordonna

qu’il fût arrêté sur-le-champ.

« Avez-vous appris quelque chose de madame

Alphonse ? » demandai-je au procureur du roi, lorsque

ma déposition fut écrite et signée.

« Cette malheureuse jeune personne est devenue

folle, me dit-il en souriant tristement. Folle ! tout à fait

folle. Voici ce qu’elle conte :

« Elle était couchée, dit-elle, depuis quelques

minutes, les rideaux tirés, lorsque la porte de sa

chambre s’ouvrit, et quelqu’un entra. Alors madame

Alphonse était dans la ruelle du lit, la figure tournée

vers la muraille. Elle ne fit pas un mouvement,

persuadée que c’était son mari. Au bout d’un instant le

lit cria comme s’il était chargé d’un poids énorme. Elle

eut grand’peur, mais n’osa pas tourner la tête. Cinq

minutes, dix minutes peut-être... elle ne peut se rendre

compte du temps, se passèrent de la sorte. Puis elle fit

un mouvement involontaire, ou bien la personne qui

était dans le lit en fit un, et elle sentit le contact de

quelque chose de froid comme la glace, ce sont ses

expressions. Elle s’enfonça dans la ruelle tremblant de

tous ses membres. Peu après, la porte s’ouvrit une

seconde fois, et quelqu’un entra, qui dit : Bonsoir, ma

petite femme. Bientôt après on tira les rideaux. Elle

entendit un cri étouffé. La personne qui était dans le lit,

à côté d’elle, se leva sur son séant et parut étendre les

bras en avant. Elle tourna la tête alors... et vit, dit-elle,

son mari à genoux auprès du lit, la tête à la hauteur de

l’oreiller, entre les bras d’une espèce de géant verdâtre

qui l’étreignait avec force. Elle dit, et m’a répété vingt

fois, pauvre femme !... elle dit qu’elle a reconnu...

devinez-vous ? la Vénus de bronze, la statue de M. de

Peyrehorade... Depuis qu’elle est dans le pays, tout le

monde en rêve. Mais je reprends le récit de la

malheureuse folle. À ce spectacle, elle perdit

connaissance, et probablement depuis quelques instants

elle avait perdu la raison. Elle ne peut en aucune façon

dire combien de temps elle demeura évanouie. Revenue

à elle, elle revit le fantôme, ou la statue, comme elle dit

toujours, immobile, les jambes et le bas du corps dans

le lit, le buste et les bras étendus en avant, et entre ses

bras son mari, sans mouvement. Un coq chanta. Alors

la statue sortit du lit, laissa tomber le cadavre et sortit.

Mme Alphonse se pendit à la sonnette, et vous savez le

reste. »

On amena l’Espagnol ; il était calme, et se défendit

avec beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit. Du

reste, il ne nia pas le propos que j’avais entendu ; mais

il l’expliquait, prétendant qu’il n’avait voulu dire autre

chose, sinon que le lendemain, reposé qu’il serait, il

aurait gagné une partie de paume à son vainqueur. Je

me rappelle qu’il ajouta :

« Un Aragonais, lorsqu’il est outragé, n’attend pas

au lendemain pour se venger. Si j’avais cru que M.

Alphonse eût voulu m’insulter, je lui aurais sur-le-

champ donné de mon couteau dans le ventre. »

On compara ses souliers avec les empreintes de pas

dans le jardin ; ses souliers étaient beaucoup plus

grands.

Enfin l’hôtelier chez qui cet homme était logé assura

qu’il avait passé toute la nuit à frotter et à

médicamenter un de ses mulets qui était malade.

D’ailleurs cet Aragonais était un homme bien famé,

fort connu dans le pays, où il venait tous les ans pour

son commerce. On le relâcha donc en lui faisant des

excuses.

J’oubliais la déposition d’un domestique qui le

dernier avait vu M. Alphonse vivant. C’était au moment

qu’il allait monter chez sa femme, et, appelant cet

homme, il lui demanda d’un air d’inquiétude s’il savait

où j’étais.

Le domestique répondit qu’il ne m’avait point vu.

Alors M. Alphonse fit un soupir et resta plus d’une

minute sans parler, puis il dit : Allons ! le diable l’aura

emporté aussi !

Je demandai à cet homme si M. Alphonse avait sa

bague de diamants, lorsqu’il lui parla. Le domestique

hésita pour répondre ; enfin il dit qu’il ne le croyait pas,

qu’il n’y avait fait au reste aucune attention. « S’il avait

eu cette bague au doigt, ajouta-t-il en se reprenant, je

l’aurais sans doute remarquée, car je croyais qu’il

l’avait donnée à madame Alphonse. »

En questionnant cet homme je ressentais un peu de

la terreur superstitieuse que la déposition de Mme

Alphonse avait répandue dans toute la maison. Le

procureur du roi me regarda en souriant, et je me gardai

bien d’insister.

Quelques heures après les funérailles de M.

Alphonse, je me disposai à quitter Ille. La voiture de M.

de Peyrehorade devait me conduire à Perpignan. Malgré

son état de faiblesse, le pauvre vieillard voulut

m’accompagner jusqu’à la porte de son jardin. Nous le

traversâmes en silence, lui se traînant à peine, appuyé

sur mon bras. Au moment de nous séparer, je jetai un

dernier regard sur la Vénus. Je prévoyais bien que mon

hôte, quoiqu’il ne partageât point les terreurs et les

haines qu’elle inspirait à une partie de sa famille,

voudrait se défaire d’un objet qui lui rappellerait sans

cesse un malheur affreux. Mon intention était de

l’engager à la placer dans un musée. J’hésitais pour

entrer en matière, quand M. de Peyrehorade tourna

machinalement la tête du côté où il me voyait regarder

fixement. Il aperçut la statue et aussitôt fondit en

larmes. Je l’embrassai, et, sans oser lui dire un seul mot,

je montai dans la voiture.

Depuis mon départ je n’ai point appris que quelque

jour nouveau soit venu éclairer cette mystérieuse

catastrophe.

M. de Peyrehorade mourut quelques mois après son

fils. Par son testament il m’a légué ses manuscrits, que

je publierai peut-être un jour. Je n’y ai point trouvé le

mémoire relatif aux inscriptions de la Vénus.

P. S. Mon ami M. de P. vient de m’écrire que la

statue n’existe plus. Après la mort de son mari, le

premier soin de Madame de Peyrehorade fut de la faire

fondre en cloche, et sous cette nouvelle forme elle sert à

l’église d’Ille. Mais, ajoute M. de P., il semble qu’un

mauvais sort poursuive ceux qui possèdent ce bronze.

Depuis que cette cloche sonne à l’Ille, les vignes ont

gelé deux fois.

Carmen



Toute femme est comme le

fiel ; mais elle a deux bonnes

heures, une au lit, l’autre à sa

mort.

PALLADAS

I



J’avais toujours soupçonné les géographes de ne

savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils placent le champ de

bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Poeni, près

de la moderne Monda, à quelque deux lieues au nord de

Marbella. D’après mes propres conjectures sur le texte

de l’anonyme, auteur du Bellum Hispaniense, et

quelques renseignements recueillis dans l’excellente

bibliothèque du duc d’Ossuna, je pensais qu’il fallait

chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable

où, pour la dernière fois, César joua quitte ou double

contre les champions de la république. Me trouvant en

Andalousie au commencement de l’automne de 1830, je

fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes

qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai

prochainement ne laissera plus, je l’espère, aucune

incertitude dans l’esprit de tous les archéologues de

bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve

enfin le problème géographique qui tient toute l’Europe

savante en suspens, je veux vous raconter une petite

histoire ; elle ne préjuge rien sur l’intéressante question

de l’emplacement de Munda.

J’avais loué à Cordoue un guide et deux chevaux, et

m’étais mis en campagne avec les Commentaires de

César et quelques chemises pour tout bagage. Certain

jour, errant dans la partie élevée de la plaine de

Cachena, harassé de fatigue, mourant de soif, brûlé par

un soleil de plomb, je donnais au diable de bon coeur

César et les fils de Pompée, lorsque j’aperçus assez loin

du sentier que je suivais, une petite pelouse verte

parsemée de joncs et de roseaux. Cela m’annonçait le

voisinage d’une source. En effet, en m’approchant, je

vis que la prétendue pelouse était un marécage où se

perdait un ruisseau, sortant, comme il semblait, d’une

gorge étroite entre deux hauts contreforts de la sierra de

Cabra. Je conclus qu’en remontant je trouverais de

l’eau plus fraîche, moins de sangsues et de grenouilles,

et peut-être un peu d’ombre au milieu des rochers. À

l’entrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre

cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitôt. À

peine eus-je fait une centaine de pas que la gorge,

s’élargissant tout à coup, me montra une espèce de

cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des

escarpements qui l’entouraient. Il était impossible de

rencontrer un lieu qui promit au voyageur une halte

plus agréable. Au pied de rochers à pic, la source

s’élançait en bouillonnant, et tombait dans un petit

bassin tapissé d’un sable blanc comme la neige. Cinq à

six beaux chênes verts, toujours à l’abri du vent et

rafraîchis par la source, s’élevaient sur ses bords, et la

couvraient de leur épais ombrage ; enfin, autour du

bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur

qu’on n’en eût trouvé dans aucune auberge à dix lieues

à la ronde.

À moi n’appartenait pas l’honneur d’avoir découvert

un si beau lieu. Un homme s’y reposait déjà, et sans

doute dormait, lorsque j’y pénétrai. Réveillé par les

hennissements, il s’était levé, et s’était rapproché de son

cheval, qui avait profité du sommeil de son maître pour

faire un bon repas de l’herbe aux environs. C’était un

jeune gaillard de taille moyenne, mais d’apparence

robuste, au regard sombre et fier. Son teint, qui avait pu

être beau, était devenu, par l’action du soleil, plus foncé

que ses cheveux. D’une main il tenait le licol de sa

monture, de l’autre une espingole de cuivre. J’avouerai

que d’abord l’espingole et l’air farouche du porteur me

surprirent quelque peu ; mais je ne croyais plus aux

voleurs, à force d’en entendre parler et de n’en

rencontrer jamais. D’ailleurs, j’avais vu tant d’honnêtes

fermiers s’armer jusqu’aux dents pour aller au marché,

que la vue d’une arme à feu ne m’autorisait pas à mettre

en doute la moralité de l’inconnu. « Et puis, me disais-

je, que ferait-il de mes chemises et de mes

Commentaires ? » Je saluai donc l’homme à l’espingole

d’un signe de tête familier, et je lui demandai en

souriant si j’avais troublé son sommeil. Sans me

répondre, il me toisa de la tête aux pieds ; puis, comme

satisfait de son examen, il considéra avec la même

attention mon guide, qui s’avançait. Je vis celui-ci pâlir

et s’arrêter en montrant une terreur évidente. Mauvaise

rencontre ! me dis-je. Mais la prudence me conseilla

aussitôt de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis

pied à terre ; je dis au guide de débrider, et,

m’agenouillant au bord de la source, j’y plongeai ma

tête et mes mains ; puis je bus une bonne gorgée,

couché à plat ventre, comme les mauvais soldats de

Gédéon.

J’observais cependant mon guide et l’inconnu. Le

premier s’approchait bien à contrecoeur ; l’autre

semblait n’avoir pas de mauvais desseins contre nous,

car il avait rendu la liberté à son cheval, et son

espingole, qu’il tenait d’abord horizontale, était

maintenant dirigée vers la terre.

Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas

qu’on avait paru faire de ma personne, je m’étendis sur

l’herbe, et d’un air dégagé je demandai à l’homme à

l’espingole s’il n’avait pas un briquet sur lui. En même

temps je tirai mon étui à cigares. L’inconnu, toujours

sans parler, fouilla, dans sa poche, prit son briquet, et

s’empressa de me faire du feu.

Évidemment il s’humanisait ; car il s’assit en face de

moi, toutefois sans quitter son arme. Mon cigare

allumé, je choisis le meilleur de ceux qui me restaient et

je lui demandai s’il fumait.

– Oui, monsieur, répondit-il.

C’étaient les premiers mots qu’il faisait entendre, et

je remarquai qu’il ne prononçait pas l’s à la manière

andalouse1, d’où je conclus que c’était un voyageur

comme moi, moins archéologue seulement.

– Vous trouverez celui-ci assez bon, lui dis-je en lui

présentant un véritable régalia de la Havane.

Il me fit une légère inclination de tête, alluma son

cigare au mien, me remercia d’un autre signe de tête,

puis se mit à fumer avec l’apparence d’un très grand

plaisir.

– Ah ! s’écria-t-il en laissant échapper lentement sa

première bouffée par la bouche et les narines, comme il

y avait longtemps que je n’avais fumé !

En Espagne, un cigare donné et reçu établit des

relations d’hospitalité, comme en Orient le partage du

pain et du sel. Mon homme se montra plus causant que

je ne l’avais espéré. D’ailleurs, bien qu’il se dit habitant

du partido de Montilla, il paraissait connaître le pays





1

Les Andalous respirent l’s et la confondent dans la prononciation

avec le c doux et le z, que les Espagnols prononcent comme le th anglais.

Sur le seul mot Señor on peut reconnaître un Andalou.

assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante

vallée où nous nous trouvions ; il ne pouvait nommer

aucun village des alentours ; enfin, interrogé par moi

s’il n’avait pas vu aux environs des murs détruits, de

larges tuiles à rebords, des pierres sculptées, il confessa

qu’il n’avait jamais fait attention à pareilles choses. En

revanche, il se montra expert en matière de chevaux. Il

critiqua le mien, ce qui n’était pas difficile ; puis il me

fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de

Cordoue : noble animal, en effet, si dur à la fatigue, à ce

que prétendait son maître, qu’il avait fait une fois trente

lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au

milieu de sa tirade, l’inconnu s’arrêta brusquement,

comme surpris et fâché d’en avoir trop dit. « C’est que

j’étais très pressé d’aller à Cordoue, reprit-il avec

quelque embarras. J’avais à solliciter les juges pour un

procès... » En parlant, il regardait mon guide Antonio,

qui baissait les yeux.

L’ombre et la source me charmèrent tellement, que

je me souvins de quelques tranches d’excellent jambon

que mes amis de Montilla avaient mis dans la besace de

mon guide. Je les fis apporter, et j’invitai l’étranger à

prendre sa part de la collation impromptue. S’il n’avait

pas fumé depuis longtemps, il me parut vraisemblable

qu’il n’avait pas mangé depuis quarante-huit heures au

moins. Il dévorait comme un loup affamé. Je pensai que

ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre

diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait

encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que depuis

le commencement de notre voyage il se fût révélé à moi

comme un bavard sans pareil. La présence de notre hôte

semblait le gêner, et une certaine méfiance les éloignait

l’un de l’autre sans que j’en devinasse positivement la

cause.

Déjà les dernières miettes du pain et du jambon

avaient disparu ; nous avions fumé chacun un second

cigare ; j’ordonnai au guide de brider nos chevaux, et

j’allais prendre congé de mon nouvel ami, lorsqu’il me

demanda où je comptais passer la nuit.

Avant que j’eusse fait attention à un signe de mon

guide, j’avais répondu que j’allais à la venta del

Cuervo.

– Mauvais gîte pour une personne comme vous,

monsieur... J’y vais, et, si vous me permettez de vous

accompagner, nous ferons route ensemble.

– Très volontiers, dis-je en montant à cheval.

Mon guide, qui me tenait l’étrier, me fit un nouveau

signe des yeux. J’y répondis en haussant les épaules,

comme pour l’assurer que j’étais parfaitement

tranquille, et nous nous mîmes en chemin.

Les signes mystérieux d’Antonio, son inquiétude,

quelques mots échappés à l’inconnu, surtout sa course

de trente lieues et l’explication peu plausible qu’il en

avait donnée, avaient déjà formé mon opinion sur le

compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas

que je n’eusse affaire à un contrebandier, peut-être à un

voleur ; que m’importait ? Je connaissais assez le

caractère espagnol pour être très sûr de n’avoir rien à

craindre d’un homme qui avait mangé et fumé avec

moi. Sa présence même était une protection assurée

contre toute mauvaise rencontre. D’ailleurs, j’étais bien

aise de savoir ce que c’est qu’un brigand. On n’en voit

pas tous les jours, et il y a un certain charme à se

trouver auprès d’un être dangereux, surtout lorsqu’on le

sent doux et apprivoisé.

J’espérais amener par degrés l’inconnu à me faire

des confidences, et, malgré les clignements d’yeux de

mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de

grand chemin. Bien entendu que j’en parlai avec

respect. Il y avait alors en Andalousie un fameux bandit

nommé José-Maria, dont les exploits étaient dans toutes

les bouches. « Si j’étais à côté de José-Maria ? » me

disais-je... Je racontai les histoires que je savais de ce

héros, toutes à sa louange d’ailleurs, et j’exprimai

hautement mon admiration pour sa bravoure et sa

générosité.

– José-Maria n’est qu’un drôle, dit froidement

l’étranger.

« Se rend-il justice, ou bien est-ce excès de modestie

de sa part ? » me demandai-je mentalement ; car, à

force de considérer mon compagnon, j’étais parvenu à

lui appliquer le signalement de José-Maria, que j’avais

lu affiché aux portes de mainte ville d’Andalousie. Oui,

c’est bien lui... Cheveux blonds, yeux bleus, grande

bouche, belles dents, les mains petites ; une chemise

fine, une veste de velours à boutons d’argent, des

guêtres de peau blanche, un cheval bai... Plus de doute !

Mais respectons son incognito.

Nous arrivâmes à la venta. Elle était telle qu’il me

l’avait dépeinte, c’est-à-dire une des plus misérables

que j’eusse encore rencontrées. Une grande pièce

servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à

coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu

de la chambre et la fumée sortait par un trou pratiqué

dans le toit, ou plutôt s’arrêtait, formant un nuage à

quelques pieds au-dessus du sol. Le long du mur, on

voyait étendues par terre cinq ou six vieilles

couvertures de mulets ; c’étaient les lits des voyageurs.

À vingt pas de la maison, ou plutôt de l’unique pièce

que je viens de décrire, s’élevait une espèce de hangar

servant d’écurie. Dans ce charmant séjour, il n’y avait

d’autres êtres humains, du moins pour le moment,

qu’une vieille femme et une petite fille de dix à douze

ans, toutes les deux de couleur de suie et vêtues

d’horribles haillons. « Voilà tout ce qui reste, me dis-je,

de la population de l’antique Munda Baetica ! Ô César !

ô Sextus Pompée ! que vous seriez surpris si vous

reveniez au monde ! »

En apercevant mon compagnon, la vieille laissa

échapper une exclamation de surprise.

– Ah ! seigneur don José ! s’écria-t-elle.

Don José fronça le sourcil, et leva une main d’un

geste d’autorité qui arrêta la vieille aussitôt. Je me

tournai vers mon guide, et, d’un signe imperceptible, je

lui fis comprendre qu’il n’avait rien à m’apprendre sur

le compte de l’homme avec qui j’allais passer la nuit.

Le souper fut meilleur que je ne m’y attendais. On nous

servit, sur une petite table haute d’un pied, un vieux coq

fricassé avec du riz et force piments, puis des piments à

l’huile, enfin du gaspacho, espèce de salade de piments.

Trois plats ainsi épicés nous obligèrent de recourir

souvent à une outre de vin de Montilla qui se trouva

délicieux. Après avoir mangé, avisant une mandoline

accrochée contre la muraille, – il y a partout des

mandolines en Espagne, – je demandai à la petite fille

qui nous servait si elle savait en jouer.

– Non, répondit-elle ; mais don José en joue si bien !

– Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter

quelque chose ; j’aime à la passion votre musique

nationale.

– Je ne puis rien refuser à un monsieur si honnête

qui me donne de si excellents cigares, s’écria don José,

d’un air de bonne humeur.

Et, s’étant fait donner la mandoline, il chanta en

s’accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant

agréable, l’air mélancolique et bizarre ; quant aux

paroles, je n’en compris pas un mot.

– Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n’est pas un air

espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble

aux zorzicos, que j’ai entendue dans les Provinces,1 et

les paroles doivent être en langue basque.

– Oui, répondit don José d’un air sombre.

Il posa la mandoline à terre, et, les bras croisés, il se

mit à contempler le feu qui s’éteignait, avec une

singulière expression de tristesse. Éclairée par une

lampe posée sur la petite table, sa figure, à la fois noble

et farouche, me rappelait le Satan de Milton. Comme

lui peut-être, mon compagnon songeait au séjour qu’il

avait quitté, à l’exil qu’il avait encouru par une faute.

J’essayai de ranimer la conversation mais il ne répondit

pas, absorbé qu’il était dans ses tristes pensées. Déjà la

vieille s’était couchée dans un coin de la salle, à l’abri



1

Les provinces privilégiées, jouissant de fueros particuliers, c’est-à-

dire l’Alava, la Biscaïe, la Guipuzcoa et une partie de la Navarre. Le

basque est la langue du pays.

d’une couverture trouée tendue sur une corde. La petite

fille l’avait suivie dans cette retraite réservée au beau

sexe. Mon guide alors, se levant, m’invita à le suivre à

l’écurie ; mais, à ce mot, dont José, comme réveillé en

sursaut, lui demanda d’un ton brusque où il allait.

– À l’écurie, répondit le guide.

– Pour quoi faire ? les chevaux ont à manger.

Couche ici, Monsieur le permettra.

– Je crains que le cheval de Monsieur ne soit

malade ; je voudrais que Monsieur le vît : peut-être

saura-t-il ce qu’il faut lui faire.

Il était évident qu’Antonio voulait me parler en

particulier ; mais je ne me souciais pas de donner des

soupçons à don José, et, au point où nous en étions, il

me semblait que le meilleur parti à prendre était de

montrer la plus grande confiance. Je répondis donc à

Antonio que je n’entendais rien aux chevaux et que

j’avais envie de dormir. Don José le suivit à l’écurie,

d’où bientôt il revint seul. Il me dit que le cheval

n’avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal

si précieux, qu’il le frottait avec sa veste pour le faire

transpirer, et qu’il comptait passer la nuit dans cette

douce occupation. Cependant je m’étais étendu sur les

couvertures de mulets, soigneusement enveloppé dans

mon manteau, pour ne pas les toucher. Après m’avoir

demandé pardon de la liberté qu’il prenait de se mettre

auprès de moi, don José se coucha devant la porte, non

sans avoir renouvelé l’amorce de son espingole, qu’il

eut soin de placer sous la besace qui lui servait

d’oreiller. Cinq minutes après nous être mutuellement

souhaité le bonsoir, nous étions l’un et l’autre

profondément endormis.

Je me croyais assez fatigué pour pouvoir dormir

dans un pareil gîte, mais, au bout d’une heure, de très

désagréables démangeaisons m’arrachèrent à mon

premier somme. Dès que j’en eus compris la nature, je

me levai, persuadé qu’il valait mieux passer le reste de

la nuit à la belle étoile que sous ce toit inhospitalier.

Marchant sur la pointe du pied, je gagnai la porte,

j’enjambai par-dessus la couche de don José, qui

dormait du sommeil du juste, et je fis si bien que je

sortis de la maison sans qu’il s’éveillât. Auprès de la

porte était un large banc de bois ; je m’étendis dessus,

et m’arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit.

J’allais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il

me sembla voir passer devant moi l’ombre d’un homme

et l’ombre d’un cheval, marchant l’un et l’autre sans

faire le moindre bruit. Je me mis sur mon séant, et je

crus reconnaître Antonio. Surpris de le voir hors de

l’écurie à pareille heure, je me levai et marchai à sa

rencontre. Il s’était arrêté, m’ayant aperçu d’abord.

– Où est-il ? me demanda Antonio à voix basse.

– Dans la venta ; il dort ; il n’a pas peur des

punaises. Pourquoi donc emmenez-vous ce cheval ?

Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en

sortant du hangar, Antonio avait soigneusement

enveloppé les pieds de l’animal avec les débris d’une

vieille couverture.

– Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu !

Vous ne savez pas qui est cet homme-là. C’est José

Navarro, le plus insigne bandit de l’Andalousie. Toute

la journée je vous ai fait des signes que vous n’avez pas

voulu comprendre.

– Bandit ou non, que m’importe ? répondis-je ; il ne

nous a pas volés, et je parierais qu’il n’en a pas envie.

– À la bonne heure ; mais il y a deux cents ducats

pour qui le livrera. Je sais un poste de lanciers à une

lieue et demie d’ici, et avant qu’il soit jour, j’amènerai

quelques gaillards solides. J’aurais pris son cheval,

mais il est si méchant que nul que le Navarro ne peut en

approcher.

– Que le diable vous emporte ! lui dis-je. Quel mal

vous a fait ce pauvre homme pour le dénoncer ?

D’ailleurs, êtes-vous sûr qu’il soit le brigand que vous

dites ?

– Parfaitement sûr ; tout à l’heure, il m’a suivi dans

l’écurie et m’a dit : « Tu as l’air de me connaître, si tu

dis à ce bon monsieur qui je suis, je te fais sauter la

cervelle. » Restez, monsieur, restez auprès de lui ; vous

n’avez rien à craindre. Tant qu’il vous saura là, il ne se

méfiera de rien.

Tout en parlant, nous nous étions déjà assez éloignés

de la venta pour qu’on ne pût entendre les fers du

cheval. Antonio l’avait débarrassé en un clin d’oeil des

guenilles dont il lui avait enveloppé les pieds ; il se

préparait à enfourcher sa monture. J’essayai prières et

menaces pour le retenir.

– Je suis un pauvre diable, monsieur, me disait-il ;

deux cents ducats ne sont pas à perdre, surtout quand il

s’agit de délivrer le pays de pareille vermine. Mais

prenez garde ; si le Navarro se réveille, il sautera sur

son espingole, et gare à vous ! Moi je suis trop avancé

pour reculer ; arrangez-vous comme vous pourrez.

Le drôle était en selle ; il piqua des deux, et dans

l’obscurité je l’eus bientôt perdu de vue.

J’étais fort irrité contre mon guide et passablement

inquiet. Après un instant de réflexion, je me décidai et

rentrai dans la venta. Don José dormait encore, réparant

sans doute en ce moment les fatigues et les veilles de

plusieurs journées aventureuses. Je fus obligé de le

secouer rudement pour l’éveiller. Jamais je n’oublierai

son regard farouche et le mouvement qu’il fit pour

saisir son espingole, que, par mesure de précaution,

j’avais mise à quelque distance de sa couche.

– Monsieur, lui dis-je, je vous demande pardon de

vous éveiller ; mais j’ai une sotte question à vous faire ;

seriez-vous bien aise de voir arriver ici une demi-

douzaine de lanciers ?

Il sauta en pieds, et d’une voix terrible :

– Qui vous l’a dit ? me demanda-t-il.

– Peu importe d’où vient l’avis, pourvu qu’il soit

bon.

– Votre guide m’a trahi, mais il me le paiera. Où est-

il ?

– Je ne sais... Dans l’écurie, je pense... mais

quelqu’un m’a dit...

– Qui vous a dit ?... Ce ne peut être la vieille...

– Quelqu’un que je ne connais pas... Sans plus de

paroles, avez-vous, oui ou non, des motifs pour ne pas

attendre les soldats ? Si vous en avez, ne perdez pas de

temps, sinon bonsoir, et je vous demande pardon

d’avoir interrompu votre sommeil.

– Ah ! votre guide ! votre guide ! je m’en étais

méfié d’abord... mais... son compte est bon !... Adieu,

monsieur. Dieu vous rende le service que je vous dois.

Je ne suis pas tout à fait aussi mauvais que vous me

croyez... Oui, il y a encore en moi quelque chose qui

mérite la pitié d’un galant homme... Adieu, monsieur...

Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir m’acquitter

envers vous.

– Pour prix du service que je vous ai rendu,

promettez-moi, don José, de ne soupçonner personne,

de ne pas songer à la vengeance. Tenez, voilà des

cigares pour votre route ; bon voyage !

Et je lui tendis la main.

Il me la serra sans répondre, prit son espingole et sa

besace, et, après avoir dit quelques mots à la vieille

dans un argot que je ne pus comprendre, il courut au

hangar. Quelques instants après, je l’entendais galoper

dans la campagne.

Pour moi, je me recouchai sur mon banc, mais je ne

me rendormis point. Je me demandais si j’avais eu

raison de sauver de la potence un voleur, et peut-être un

meurtrier, et cela seulement parce que j’avais mangé du

jambon avec lui et du riz à la valencienne. N’avais-je

pas trahi mon guide qui soutenait la cause des lois ; ne

l’avais-je pas exposé à la vengeance d’un scélérat ?

Mais les devoirs de l’hospitalité !... Préjugé de sauvage,

me disais-je ; j’aurai à répondre de tous les crimes que

le bandit va commettre... Pourtant est-ce un préjugé que

cet instinct de conscience qui résiste à tous les

raisonnements ? Peut-être, dans la situation délicate où

je me trouvais, ne pouvais-je m’en tirer sans remords.

Je flottais encore dans la plus grande incertitude au

sujet de la moralité de mon action, lorsque je vis

paraître une demi-douzaine de cavaliers avec Antonio,

qui se tenait prudemment à l’arrière-garde. J’allai au-

devant d’eux, et les prévins que le bandit avait pris la

fuite depuis plus de deux heures. La vieille, interrogée

par le brigadier, répondit qu’elle connaissait le Navarro,

mais que, vivant seule, elle n’aurait jamais osé risquer

sa vie en le dénonçant. Elle ajouta que son habitude,

lorsqu’il venait chez elle, était de partir toujours au

milieu de la nuit. Pour moi, il me fallut aller, à quelques

lieues de là, exhiber mon passeport et signer une

déclaration devant un alcade, après quoi on me permit

de reprendre mes recherches archéologiques. Antonio

me gardait rancune, soupçonnant que c’était moi qui

l’avais empêché de gagner les deux cents ducats.

Pourtant nous nous séparâmes bons amis à Cordoue ; là,

je lui donnai une gratification aussi forte que l’état de

mes finances pouvait me le permettre.







II



Je passai quelques jours à Cordoue. On m’avait

indiqué certain manuscrit de la bibliothèque des

Dominicains, où je devais trouver des renseignements

intéressants sur l’antique Munda. Fort bien accueilli par

les bons Pères, je passais les journées dans leur

couvent, et le soir je me promenais par la ville. À

Cordoue, vers le coucher du soleil, il y a quantité

d’oisifs sur le quai qui borde la rive droite du

Guadalquivir. Là, on respire les émanations d’une

tannerie qui conserve encore l’antique renommée du

pays pour la préparation des cuirs ; mais, en revanche,

on y jouit d’un spectacle qui a bien son mérite.

Quelques minutes avant l’angélus, un grand nombre de

femmes se rassemblent sur le bord du fleuve, au bas du

quai, lequel est assez élevé. Pas un homme n’oserait se

mêler à cette troupe. Aussitôt que l’angélus sonne, il est

censé qu’il fait nuit. Au dernier coup de cloche, toutes

ces femmes se déshabillent et entrent dans l’eau. Alors

ce sont des cris, des rires, un tapage infernal. Du haut

du quai, les hommes contemplent les baigneuses,

écarquillent les yeux, et ne voient pas grand-chose.

Cependant ces formes blanches et incertaines qui se

dessinent sur le sombre azur du fleuve, font travailler

les esprits poétiques, et, avec un peu d’imagination, il

n’est pas difficile de se représenter Diane et ses

nymphes au bain, sans avoir à craindre le sort d’Actéon.

– On m’a dit que quelques mauvais garnements se

cotisèrent certain jour, pour graisser la patte au sonneur

de la cathédrale et lui faire sonner l’angélus vingt

minutes avant l’heure légale. Bien qu’il fit encore grand

jour, les nymphes du Guadalquivir n’hésitèrent pas, et

se fiant plus à l’angélus qu’au soleil elles firent en

sûreté de conscience leur toilette de bain qui est

toujours des plus simples. Je n’y étais pas. De mon

temps le sonneur était incorruptible, le crépuscule peu

clair et un chat seulement aurait pu distinguer la plus

vieille marchande d’oranges de la plus jolie grisette de

Cordoue.

Un soir, à l’heure où l’on ne voit plus rien, je fumais

appuyé sur le parapet du quai, lorsqu’une femme,

remontant l’escalier qui conduit à la rivière, vint

s’asseoir près de moi. Elle avait dans les cheveux un

gros bouquet de jasmin, dont les pétales exhalent le soir

une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-être

pauvrement vêtue, tout en noir, comme la plupart des

grisettes dans la soirée. Les femmes comme il faut ne

portent le noir que le matin ; le soir, elles s’habillent a

la francesa. En arrivant auprès de moi, ma baigneuse

laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait

la tête, et, à l’obscure clarté qui tombe des étoiles, je

vis qu’elle était petite, jeune, bien faite, et qu’elle avait

de très grands yeux. Je jetai mon cigare aussitôt. Elle

comprit cette attention d’une politesse toute française,

et se hâta de me dire qu’elle aimait beaucoup l’odeur du

tabac, et que même elle fumait, quand elle trouvait des

papelitos bien doux. Par bonheur, j’en avais de tels

dans mon étui, et je m’empressai de lui en offrir. Elle

daigna en prendre un, et l’alluma à un bout de corde

enflammée qu’un enfant nous apporta moyennant un

sou. Mêlant nos fumées, nous causâmes si longtemps,

la belle baigneuse et moi, que nous nous trouvâmes

presque seuls sur le quai. Je crus n’être point indiscret

en lui offrant d’aller prendre des glaces à la neveria.1

Après une hésitation modeste elle accepta ; mais avant

de se décider, elle désira savoir quelle heure il était. Je

fis sonner ma montre, et cette sonnerie parut l’étonner

beaucoup.

– Quelles inventions on a chez vous, messieurs les

étrangers ! De quel pays êtes-vous, monsieur ? Anglais

sans doute2 ?

– Français et votre grand serviteur. Et vous,

mademoiselle, ou madame, vous êtes probablement de

Cordoue ?

– Non.

– Vous êtes du moins Andalouse. Il me semble le

reconnaître à votre doux parler.



1

Café pourvu d’une glacière, ou plutôt d’un dépôt de neige. En

Espagne, il n’y a guère de village qui n’ait sa neveria.

2

En Espagne, tout voyageur qui ne porte pas avec lui des échantillons

de calicot ou de soieries passe pour un Anglais, Inglesito. Il en est de

même en Orient. À Chalcis, j’ai eu l’honneur d’être annoncé comme un

milordos phrantsesos.

– Si vous remarquez si bien l’accent du monde, vous

devez bien deviner qui je suis.

– Je crois que vous êtes du pays de Jésus, à deux pas

du paradis.

(J’avais appris cette métaphore, qui désigne

l’Andalousie, de mon ami Francisco Sevilla, picador

bien connu.)

– Bah ! le paradis... les gens d’ici disent qu’il n’est

pas fait pour nous.

– Alors, vous seriez donc mauresque, ou...

Je m’arrêtai, n’osant dire : juive.

– Allons, allons ! vous voyez bien que je suis

bohémienne ; voulez-vous que je vous dise la baji ?1

Avez-vous entendu parler de la Carmencita ? C’est moi.

J’étais alors un tel mécréant, il y a de cela quinze

ans, que je ne reculai pas d’horreur en me voyant à côté

d’une sorcière. « Bon ! me dis-je ; la semaine passée,

j’ai soupé avec un voleur de grand chemin, allons

aujourd’hui prendre des glaces avec une servante du

diable. En voyage il faut tout voir. » J’avais encore un

autre motif pour cultiver sa connaissance. Sortant du

collège, je l’avouerai à ma honte, j’avais perdu quelque

temps à étudier les sciences occultes et même plusieurs



1

La bonne aventure.

fois j’avais tenté de conjurer l’esprit de ténèbres. Guéri

depuis longtemps de la passion de semblables

recherches, je n’en conservais pas moins un certain

attrait de curiosité pour toutes les superstitions, et me

faisais une fête d’apprendre jusqu’où s’était élevé l’art

de la magie parmi les bohémiens.

Tout en causant, nous étions entrés dans la neveria,

et nous nous étions assis à une petite table éclairée par

une bougie enfermée dans un globe de verre. J’eus alors

tout le loisir d’examiner ma gitana, pendant que

quelques honnêtes gens s’ébahissaient, en prenant leurs

glaces, de me voir en si bonne compagnie.

Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race

pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes

les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées.

Pour qu’une femme soit belle, disent les Espagnols, il

faut qu’elle réunisse trente si, ou, si l’on veut, qu’on

puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables

chacun à trois parties de sa personne. Par exemple,

avoir trois choses noires : les yeux, les paupières et les

sourcils ; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux,

etc. Voyez Brantôme pour le reste. Ma bohémienne ne

pouvait prétendre à tant de perfection. Sa peau,

d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte

du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais

admirablement fendus ; ses lèvres un peu fortes, mais

bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches

que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-être

un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile

d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous

fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en

somme qu’à chaque défaut elle réunissait une qualité

qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste.

C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui

étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses

yeux surtout avaient une expression à la fois

voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à

aucun regard humain. Oeil de bohémien, oeil de loup,

c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne

observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au

jardin des Plantes pour étudier le regard d’un loup,

considérez votre chat quand il guette un moineau.

On sent qu’il eût été ridicule de se faire tirer la

bonne aventure dans un café. Aussi je priai la jolie

sorcière de me permettre de l’accompagner à son

domicile ; elle y consentit sans difficulté, mais elle

voulut connaître encore la marche du temps, et me pria

de nouveau de faire sonner ma montre.

– Est-elle vraiment d’or ? dit-elle en la considérant

avec une excessive attention.

Quand nous nous remîmes en marche, il était nuit

close ; la plupart des boutiques étaient fermées et les

rues presque désertes. Nous passâmes le pont du

Guadalquivir, et à l’extrémité du faubourg, nous nous

arrêtâmes devant une maison qui n’avait nullement

l’apparence d’un palais. Un enfant nous ouvrit. La

bohémienne lui dit quelques mots dans une langue à

moi inconnue, que je sus depuis être la rommani ou

chipe calli, l’idiome des gitanos. Aussitôt l’enfant

disparut, nous laissant dans une chambre assez vaste,

meublée d’une petite table, de deux tabourets et d’un

coffre. Je ne dois point oublier une jarre d’eau, un tas

d’oranges et une botte d’oignons.

Dès que nous fûmes seuls, la bohémienne tira de son

coffre des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servi,

un aimant, un caméléon desséché, et quelques autres

objets nécessaires à son art. Puis elle me dit de faire la

croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie,

et les cérémonies magiques commencèrent. Il est inutile

de vous rapporter ses prédictions, et, quant à sa manière

d’opérer, il était évident qu’elle n’était pas sorcière à

demi.

Malheureusement nous fûmes bientôt dérangés. La

porte s’ouvrit tout à coup avec violence, et un homme

enveloppé jusqu’aux yeux dans un manteau brun, entra

dans la chambre en apostrophant la bohémienne d’une

façon peu gracieuse. Je n’entendais pas ce qu’il disait,

mais le ton de sa voix indiquait qu’il était de fort

mauvaise humeur. À sa vue, la gitane ne montra ni

surprise ni colère, mais elle accourut à sa rencontre et,

avec une volubilité extraordinaire, lui adressa quelques

phrases dans la langue mystérieuse dont elle s’était déjà

servie devant moi. Le mot payllo, souvent répété, était

le seul mot que je comprisse. Je savais que les

bohémiens désignent ainsi tout homme étranger à leur

race. Supposant qu’il s’agissait de moi, je m’attendais à

une explication délicate ; déjà j’avais la main sur le pied

d’un des tabourets, et je syllogisais à part moi pour

deviner le moment précis où il conviendrait de le jeter à

la tête de l’intrus. Celui-ci repoussa rudement la

bohémienne, et s’avança vers moi ; puis reculant d’un

pas :

– Ah ! monsieur, dit-il, c’est vous !

Je le regardai à mon tour, et reconnus mon ami don

José. En ce moment, je regrettais un peu de ne pas

l’avoir laissé pendre.

– Eh ! c’est vous, mon brave, m’écriai-je en riant le

moins jaune que je pus ; vous avez interrompu

mademoiselle au moment où elle m’annonçait des

choses bien intéressantes.

– Toujours la même ! Ça finira, dit-il, entre ses

dents, attachant sur elle un regard farouche.

Cependant la bohémienne continuait à lui parler

dans sa langue. Elle s’animait par degrés. Son oeil

s’injectait de sang et devenait terrible, ses traits se

contractaient, elle frappait du pied. Il me sembla qu’elle

le pressait vivement de faire quelque chose à quoi il

montrait de l’hésitation. Ce que c’était, je croyais ne le

comprendre que trop à la voir passer et repasser

rapidement sa petite main sous son menton. J’étais tenté

de croire qu’il s’agissait d’une gorge à couper, et j’avais

quelques soupçons que cette gorge ne fût la mienne.

À tout ce torrent d’éloquence, don José ne répondit

que par deux ou trois mots prononcés d’un ton bref.

Alors la bohémienne lui lança un regard de profond

mépris ; puis s’asseyant à la turque dans un coin de la

chambre, elle choisit une orange, la pela et se mit à la

manger.

Don José me prit le bras, ouvrit la porte et me

conduisit dans la rue. Nous fîmes environ deux cents

pas dans le plus profond silence. Puis, étendant la

main :

– Toujours tout droit, dit-il, et vous trouverez le

pont.

Aussitôt il me tourna le dos et s’éloigna rapidement.

Je revins à mon auberge un peu penaud et d’assez

mauvaise humeur. Le pire fut qu’en me déshabillant, je

m’aperçus que ma montre me manquait.

Diverses considérations m’empêchèrent d’aller la

réclamer le lendemain ou de solliciter M. le corrégidor

pour qu’il voulût bien la faire chercher. Je terminai mon

travail sur le manuscrit des Dominicains et je partis

pour Séville. Après plusieurs mois de courses errantes

en Andalousie, je voulus retourner à Madrid, et il me

fallut repasser par Cordoue. Je n’avais pas l’intention

d’y faire un long séjour, car j’avais pris en grippe cette

belle ville et les baigneuses du Guadalquivir. Cependant

quelques amis à revoir, quelques commissions à faire

devaient me retenir au moins trois ou quatre jours dans

l’antique capitale des princes musulmans.

Dès que je reparus au couvent des Dominicains, un

des pères qui m’avait toujours montré un vif intérêt

dans mes recherches sur l’emplacement de Munda,

m’accueillit les bras ouverts en s’écriant :

– Loué soit le nom de Dieu ! Soyez le bienvenu,

mon cher ami. Nous vous croyions tous mort, et moi,

qui vous parle, j’ai récité bien des pater et des ave, que

je ne regrette pas, pour le salut de votre âme. Ainsi vous

n’êtes pas assassiné, car pour volé nous savons que

vous l’êtes ?

– Comment cela ? lui demandai-je un peu surpris.

– Oui, vous savez bien, cette belle montre à

répétition que vous faisiez sonner dans la bibliothèque,

quand nous vous disions qu’il était temps d’aller au

choeur. Eh bien ! elle est retrouvée, on vous la rendra.

– C’est-à-dire, interrompis-je, un peu décontenancé,

que je l’avais égarée...

– Le coquin est sous les verrous, et, comme on

savait qu’il était homme à tirer un coup de fusil à un

chrétien pour lui prendre une piécette, nous mourions

de peur qu’il ne vous eût tué. J’irai avec vous chez le

corrégidor, et nous vous ferons rendre votre belle

montre. Et puis, avisez-vous de dire là-bas que la

justice ne sait pas son métier en Espagne !

– Je vous avoue, lui dis-je, que j’aimerais mieux

perdre ma montre que de témoigner en justice pour

faire pendre un pauvre diable, surtout parce que... parce

que...

– Oh ! n’ayez aucune inquiétude ; il est bien

recommandé, et on ne peut le pendre deux fois. Quand

je dis pendre, je me trompe. C’est un hidalgo que votre

voleur ; il sera donc garrotté après-demain sans

rémission1. Vous voyez qu’un vol de plus ou de moins

ne changera rien à son affaire. Plût à Dieu qu’il n’eût

que volé ! mais il a commis plusieurs meurtres, tous

plus horribles les uns que les autres.





1

En 1830, la noblesse jouissait encore de ce privilège. Aujourd’hui,

sous le régime constitutionnel, les vilains ont conquis le droit au garrotte.

– Comment se nomme-t-il ?

– On le connaît dans le pays sous le nom de José

Navarro, mais il a encore un autre nom basque que ni

vous ni moi ne prononcerons jamais. Tenez, c’est un

homme à voir, et vous qui aimez à connaître les

singularités du pays, vous ne devez pas négliger

d’apprendre comment en Espagne les coquins sortent

de ce monde. Il est en chapelle, et le père Martinez vous

y conduira.

Mon dominicain insista tellement pour que je visse

les apprêts du « petit pendement bien choli », que je ne

pus m’en défendre. J’allai voir le prisonnier, muni d’un

paquet de cigares qui, je l’espérais, devaient lui faire

excuser mon indiscrétion.

On m’introduisit auprès de don José, au moment où

il prenait son repas. Il me fit un signe de tête assez

froid, et me remercia poliment du cadeau que je lui

apportais. Après avoir compté les cigares du paquet que

j’avais mis entre ses mains, il en choisit un certain

nombre, et me rendit le reste, observant qu’il n’avait

pas besoin d’en prendre davantage.

Je lui demandai si, avec un peu d’argent, ou par le

crédit de mes amis, je pourrais obtenir quelque

adoucissement à son sort. D’abord il haussa les épaules

en souriant avec tristesse ; bientôt, se ravisant, il me

pria de faire dire une messe pour le salut de son âme.

– Voudriez-vous, ajouta-t-il timidement, voudriez-

vous en faire dire une autre pour une personne qui vous

a offensé ?

– Assurément, mon cher, lui dis-je ; mais personne,

que je sache, ne m’a offensé en ce pays.

Il me prit la main et la serra d’un air grave. Après un

moment de silence, il reprit :

– Oserai-je encore vous demander un service ?...

Quand vous reviendrez dans votre pays, peut-être

passerez-vous par la Navarre, au moins vous passerez

par Vittoria qui n’en est pas fort éloignée.

– Oui, lui dis-je, je passerai certainement par

Vittoria ; mais il n’est pas impossible que je me

détourne pour aller à Pampelune, et, à cause de vous, je

crois que je ferai volontiers ce détour.

– Eh bien ! si vous allez à Pampelune, vous y verrez

plus d’une chose qui vous intéressera... C’est une belle

ville... Je vous donnerai cette médaille (il me montrait

une petite médaille d’argent qu’il portait au cou), vous

l’envelopperez dans du papier... (Il s’arrêta un instant

pour maîtriser son émotion...) et vous la remettrez ou

vous la ferez remettre à une bonne femme dont je vous

dirai l’adresse. Vous direz que je suis mort, vous ne

direz pas comment.

Je promis d’exécuter sa commission. Je le revis le

lendemain, et je passai une partie de la journée avec lui.

C’est de sa bouche que j’ai appris les tristes aventures

qu’on va lire.







III



Je suis né, dit-il, à Elizondo, dans la vallée de

Baztan. Je m’appelle don José Lizarrabengoa, et vous

connaissez assez l’Espagne, monsieur, pour que mon

nom vous dise aussitôt que je suis Basque et vieux

chrétien. Si je prends le don, c’est que j’en ai le droit, et

si j’étais à Elizondo, je vous montrerais ma généalogie

sur un parchemin. On voulait que je fusse d’Église, et

l’on me fit étudier, mais je ne profitais guère. J’aimais

trop à jouer à la paume, c’est ce qui m’a perdu. Quand

nous jouons à la paume, nous autres Navarrais, nous

oublions tout. Un jour que j’avais gagné, un gars de

l’Alava me chercha querelle ; nous prîmes nos

maquilas,1 et j’eus encore l’avantage ; mais cela

m’obligea de quitter le pays. Je rencontrai des dragons,

et je m’engageai dans le régiment d’Almanza,

cavalerie. Les gens de nos montagnes apprennent vite le



1

Bâtons ferrés des Basques.

métier militaire. Je devins bientôt brigadier, et on me

promettait de me faire maréchal des logis, quand, pour

mon malheur, on me mit de garde à la manufacture de

tabacs à Séville. Si vous êtes allé à Séville, vous aurez

vu ce grand bâtiment-là, hors des remparts, près du

Guadalquivir. Il me semble en voir encore la porte et le

corps de garde auprès. Quand ils sont de service, les

Espagnols jouent aux cartes, ou dorment ; moi, comme

un franc Navarrais, je tâchais toujours de m’occuper. Je

faisais une chaîne avec du fil de laiton, pour tenir mon

épinglette. Tout d’un coup les camarades disent :

« Voilà la cloche qui sonne ; les filles vont rentrer à

l’ouvrage. » Vous saurez, monsieur, qu’il y a bien

quatre à cinq cents femmes occupées dans la

manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans

une grande salle, où les hommes n’entrent pas sans une

permission du Vingt-quatre,1 parce qu’elles se mettent à

leur aise, les jeunes surtout, quand il fait chaud. À

l’heure où les ouvrières rentrent, après leur dîner, bien

des jeunes gens vont les voir passer, et leur en content

de toutes les couleurs. Il y a peu de ces demoiselles qui

refusent une mantille de taffetas, et les amateurs, à cette

pêche-là, n’ont qu’à se baisser pour prendre le poisson.

Pendant que les autres regardaient, moi, je restais sur

mon banc, près de la porte. J’étais jeune alors ; je



1

Magistrat chargé de la police et de l’administration municipale.

pensais toujours au pays, et je ne croyais pas qu’il y eût

de jolies filles sans jupes bleues et sans nattes tombant

sur les épaules.1 D’ailleurs, les Andalouses me faisaient

peur ; je n’étais pas encore fait à leurs manières :

toujours à railler, jamais un mot de raison. J’étais donc

le nez sur ma chaîne, quand j’entends des bourgeois qui

disaient : « Voilà la gitanilla ! » Je levai les yeux, et je

la vis. C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je

vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous

ai rencontré il y a quelques mois.

Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir

des bas de soie blancs avec plus d’un trou, et des

souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des

rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de

montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie qui

sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de

cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se

balançant sur ses hanches comme une pouliche du haras

de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce costume

aurait obligé le monde à se signer. À Séville, chacun lui

adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ;

elle répondait à chacun, faisant les yeux en coulisse, le

poing sur la hanche, effrontée comme une vraie

bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas,



1

Costume ordinaire des paysannes de la Navarre et des provinces

basques.

et je repris mon ouvrage ; mais elle, suivant l’usage des

femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les

appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas,

s’arrêta devant moi et m’adressa la parole :

– Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-

tu me donner ta chaîne pour tenir les clefs de mon

coffre-fort ?

– C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.

– Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah !

monsieur fait de la dentelle, puisqu’il a besoin

d’épingles !

Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je me

sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui

répondre.

– Allons, mon coeur, reprit-elle, fais-moi sept aunes

de dentelle noire pour une mantille, épinglier de mon

âme !

Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait à la

bouche, elle me la lança, d’un mouvement du pouce,

juste entre les deux yeux. Monsieur, cela me fit l’effet

d’une balle qui m’arrivait... Je ne savais où me fourrer,

je demeurais immobile comme une planche. Quand elle

fut entrée dans la manufacture, je vis la fleur de cassie

qui était tombée à terre entre mes pieds ; je ne sais ce

qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades

s’en aperçussent et je la mis précieusement dans ma

veste. Première sottise !

Deux ou trois heures après, j’y pensais encore,

quand arrive dans le corps de garde un potier tout

haletant, la figure renversée. Il nous dit que dans la

grande salle des cigares, il y avait une femme

assassinée, et qu’il fallait y envoyer la garde. Le

maréchal me dit de prendre deux hommes et d’y aller

voir. Je prends mes hommes et je monte. Figurez-vous,

monsieur, qu’entré dans la salle je trouve d’abord trois

cents femmes en chemise, ou peu s’en faut, toutes

criant, hurlant, gesticulant, faisant un vacarme à ne pas

entendre Dieu tonner. D’un côté, il y en avait une, les

quatre fers en l’air, couverte de sang, avec un X sur la

figure qu’on venait de lui marquer en deux coups de

couteau. En face de la blessée, que secouraient les

meilleures de la bande, je vois Carmen tenue par cinq

ou six commères. La femme blessée criait :

« Confession ! confession ! je suis morte ! » Carmen ne

disait rien ; elle serrait les dents, et roulait des yeux

comme un caméléon. « Qu’est-ce que c’est ? »

demandai-je. J’eus grand-peine à savoir ce qui s’était

passé, car toutes les ouvrières me parlaient à la fois. Il

paraît que la femme blessée s’était vantée d’avoir assez

d’argent en poche pour acheter un âne au marché de

Triana. « Tiens, dit Carmen, qui avait une langue, tu

n’as donc pas assez d’un balai ? » L’autre, blessée du

reproche, peut-être parce qu’elle se sentait véreuse sur

l’article, lui répond qu’elle ne se connaissait pas en

balais, n’ayant pas l’honneur d’être bohémienne ni

filleule de Satan, mais que mademoiselle Carmencita

ferait bientôt connaissance avec son âne, quand M. le

corrégidor la mènerait à la promenade avec deux

laquais par-derrière pour l’émoucher. « Eh bien, moi,

dit Carmen, je te ferai des abreuvoirs à mouches sur la

joue, et je veux y peindre un damier1. » Là-dessus, vli-

vlan ! elle commence, avec le couteau dont elle coupait

le bout des cigares, à lui dessiner des croix de Saint-

André sur la figure.

Le cas était clair ; je pris Carmen par le bras : « Ma

soeur, lui dis-je poliment, il faut me suivre. » Elle me

lança un regard comme si elle me reconnaissait ; mais

elle dit d’un air résigné : « Marchons. Où est ma

mantille ? » Elle la mit sur sa tête de façon à ne montrer

qu’un seul de ses grands yeux, et suivit mes deux

hommes, douce comme un mouton. Arrivés au corps de

garde, le maréchal des logis dit que c’était grave, et

qu’il fallait la mener à la prison. C’était encore moi qui

devais la conduire. Je la mis entre deux dragons, et je

marchais derrière comme un brigadier doit faire en

semblable rencontre. Nous nous mîmes en route pour la



1

Pintar un javeque, peindre un chebec. Les chebecs espagnols ont,

pour la plupart, leur bande peinte à carreaux rouges et blancs.

ville. D’abord la bohémienne avait gardé le silence ;

mais dans la rue du Serpent, – vous la connaissez, elle

mérite bien son nom par les détours qu’elle fait, – dans

la rue du Serpent, elle commence par laisser tomber sa

mantille sur ses épaules, afin de me montrer son minois

enjôleur, et, se tournant vers moi autant qu’elle pouvait,

elle me dit :

– Mon officier, où me menez-vous ?

– À la prison, ma pauvre enfant, lui répondis-je le

plus doucement que je pus, comme un bon soldat doit

parler à un prisonnier, surtout à une femme.

– Hélas ! que deviendrai-je ? Seigneur officier, ayez

pitié de moi. Vous êtes si jeune, si gentil... Puis, d’un

ton plus bas : Laissez-moi m’échapper, dit-elle, je vous

donnerai un morceau de la bar lachi, qui vous fera

aimer de toutes les femmes.

La bar lachi, monsieur, c’est la pierre d’aimant,

avec laquelle les bohémiens prétendent qu’on fait

quantité de sortilèges quand on sait s’en servir. Faites-

en boire à une femme une pincée râpée dans un verre de

vin blanc, elle ne résiste plus. Moi, je lui répondis le

plus sérieusement que je pus :

– Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes ;

il faut aller à la prison, c’est la consigne, et il n’y a pas

de remède.

Nous autres gens du pays basque, nous avons un

accent qui nous fait reconnaître facilement des

Espagnols ; en revanche il n’y en a pas un qui puisse

seulement apprendre à dire baï, jaona.1 Carmen donc

n’eut pas de peine à deviner que je venais des

provinces. Vous saurez que les bohémiens, monsieur,

comme n’étant d’aucun pays, voyageant toujours,

parlent toutes les langues, et la plupart sont chez eux en

Portugal, en France, dans les provinces, en Catalogue,

partout ; même avec les Maures et les Anglais, ils se

font entendre. Carmen savait assez bien le basque.

– Laguna, ene biholsarena, camarade de mon coeur,

me dit-elle tout à coup, êtes-vous du pays ?

Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque

nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait

tressaillir.

– Je voudrais avoir un confesseur des provinces,

ajouta plus bas le bandit.

Il reprit après un silence :

– Je suis d’Elizondo, lui répondis-je en basque, fort

ému de l’entendre parler ma langue.

– Moi, je suis d’Etchalar, dit-elle. (C’est un pays à

quatre heures de chez nous). J’ai été emmenée par des



1

Oui, monsieur.

bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture

pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma

pauvre mère qui n’a que moi pour soutien et un petit

barratcea1 avec vingt pommiers à cidre. Ah ! si j’étais

au pays, devant la montagne blanche ! On m’a insultée

parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands

d’oranges pourries ; et ces gueuses se sont mises toutes

contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs

jacques2 de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas

peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son

maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour

une payse ?

Elle mentait, monsieur, elle a toujours menti. Je ne

sais pas si dans sa vie cette fille là a jamais dit un mot

de vérité ; mais quand elle parlait, je la croyais : c’était

plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus

navarraise ; ses yeux seuls et sa bouche et son teint la

disaient bohémienne. J’étais fou, je ne faisais plus

attention à rien. Je pensais que, si des Espagnols

s’étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais

coupé la figure, tout comme elle venait de faire à sa

camarade. Bref, j’étais comme un homme ivre ; je

commençais à dire des bêtises, j’étais tout près d’en

faire.



1

Enclos, jardin.

2

Braves, fanfarons.

– Si je vous poussais, et si vous tombiez, mon pays,

reprit-elle en basque, ce ne seraient pas ces deux

conscrits de Castillans qui me retiendraient...

Ma foi, j’oubliai la consigne et tout, et je lui dis :

– Eh bien, m’amie, ma payse, essayez, et que Notre-

Dame de la Montagne vous soit en aide !

En ce moment, nous passions devant une de ces

ruelles étroites comme il y en a tant à Séville. Tout à

coup Carmen se retourne et me lance un coup de poing

dans la poitrine. Je me laissai tomber exprès à la

renverse. D’un bond, elle saute par-dessus moi et se

met à courir en nous montrant une paire de jambes !...

On dit jambes de Basque : les siennes en valaient

bien d’autres... aussi vites que bien tournées. Moi, je me

relève aussitôt ; mais je mets ma lance1 en travers, de

façon à barrer la rue, si bien que, de prime abord, les

camarades furent arrêtés au moment de la poursuite.

Puis je me mis moi-même à courir, et eux après moi ;

mais l’atteindre ! Il n’y avait pas de risque, avec nos

éperons, nos sabres et nos lances ! En moins de temps

que je n’en mets à vous le dire la prisonnière avait

disparu. D’ailleurs, toutes les commères du quartier

favorisaient sa fuite, et se moquaient de nous, et nous

indiquaient la fausse voie. Après plusieurs marches et



1

Toute la cavalerie espagnole est armée de lances.

contremarches, il fallut nous en revenir au corps de

garde sans un reçu du gouverneur de la prison.

Mes hommes, pour n’être pas punis, dirent que

Carmen m’avait parlé basque ; et il ne paraissait pas

trop naturel, pour dire la vérité, qu’un coup de poing

d’une tant petite fille eût terrassé si facilement un

gaillard de ma force. Tout cela parut louche ou plutôt

clair. En descendant la garde, je fus dégradé et envoyé

pour un mois à la prison. C’était ma première punition

depuis que j’étais au service. Adieu les galons de

maréchal des logis que je croyais déjà tenir !

Mes premiers jours de prison se passèrent fort

tristement. En me faisant soldat, je m’étais figuré que je

deviendrais tout au moins officier. Longa, Mina, mes

compatriotes, sont bien capitaines généraux ;

Chapalangarra, qui est un négro comme Mina, et

réfugié comme lui dans votre pays, Chapalangarra était

colonel, et j’ai joué à la paume vingt fois avec son frère,

qui était un pauvre diable comme moi. Maintenant je

me disais : « Tout le temps que tu as servi sans

punition, c’est du temps perdu ; te voilà mal noté : pour

te remettre bien dans l’esprit des chefs, il te faudra

travailler dix fois plus que lorsque tu es venu comme

conscrit ! Et pourquoi me suis-je fait punir ? pour une

coquine de bohémienne qui s’est moquée de moi, et

qui, dans ce moment, est à voler dans quelque coin de

la ville. » Pourtant je ne pouvais m’empêcher de penser

à elle. Le croiriez-vous, monsieur ? ses bas de soie

troués qu’elle me faisait voir tout en plein en

s’enfuyant, je les avais toujours devant les yeux. Je

regardais par les barreaux de la prison dans la rue, et,

parmi toutes les femmes qui passaient, je n’en voyais

pas une seule qui valût cette diable de fille-là. Et puis,

malgré moi, je sentais la fleur de cassie qu’elle m’avait

jetée, et qui, sèche, gardait toujours sa bonne odeur...

S’il y a des sorcières, cette fille-là en était une !

Un jour, le geôlier entre, et me donne un pain

d’Alcalá1.

– Tenez, dit-il, voilà ce que votre cousine vous

envoie.

Je pris le pain, fort étonné, car je n’avais pas de

cousine à Séville. C’est peut-être une erreur, pensai-je

en regardant le pain ; mais il était si appétissant, il

sentait si bon, que sans m’inquiéter de savoir d’où il

venait et à qui il était destiné, je résolus de le manger.

En voulant le couper mon couteau rencontra quelque

chose de dur. Je regarde, et je trouve une petite lime

anglaise qu’on avait glissée dans la pâte avant que le



1

Alcalà de los Panaderos, bourg à deux lieues de Séville où l’on fait

des petits pains délicieux. On prétend que c’est à l’eau d’Alcalà qu’ils

doivent leur qualité et l’on en apporte tous les jours une grande quantité à

Séville.

pain fût cuit. Il y avait encore dans le pain une pièce

d’or de deux piastres. Plus de doute alors, c’était un

cadeau de Carmen. Pour les gens de sa race, la liberté

est tout, et ils mettraient le feu à une ville pour

s’épargner un jour de prison. D’ailleurs la commère

était fine, et avec ce pain-là on se moquait des geôliers.

En une heure, le plus gros barreau était scié avec la

petite lime ; et avec la pièce de deux piastres, chez le

premier fripier, je changeais ma capote d’uniforme pour

un habit bourgeois. Vous pensez bien qu’un homme qui

avait déniché maintes fois des aiglons dans nos rochers

ne s’embarrassait guère de descendre dans la rue, d’une

fenêtre haute de moins de trente pieds ; mais je ne

voulais pas m’échapper. J’avais encore mon honneur de

soldat, et déserter me semblait un grand crime.

Seulement, je fus touché de cette marque de souvenir.

Quand on est en prison, on aime à penser qu’on a

dehors un ami qui s’intéresse à vous. La pièce d’or

m’offusquait un peu, j’aurais bien voulu la rendre ;

mais où trouver mon créancier ? Cela ne me semblait

pas facile.

Après la cérémonie de la dégradation, je croyais

n’avoir plus rien à souffrir ; mais il me restait encore

une humiliation à dévorer : ce fut à ma sortie de prison,

lorsqu’on me commanda de service et qu’on me mit en

faction comme un simple soldat. Vous ne pouvez vous

figurer ce qu’un homme de coeur éprouve en pareille

occasion. Je crois que j’aurais aimé autant à être fusillé.

Au moins on marche seul, en avant de son peloton ; on

se sent quelque chose ; le monde vous regarde.

Je fus mis en faction à la porte du colonel. C’était un

jeune homme riche, bon enfant, qui aimait à s’amuser.

Tous les jeunes officiers étaient chez lui, et force

bourgeois, des femmes aussi, des actrices, à ce qu’on

disait. Pour moi, il me semblait que toute la ville s’était

donné rendez-vous à sa porte pour me regarder. Voilà

qu’arrive la voiture du colonel avec son valet de

chambre sur le siège. Qu’est-ce que je vois

descendre ?... la gitanilla. Elle était parée, cette fois,

comme une châsse, pomponnée, attifée, tout or et tout

rubans. Une robe à paillettes, des souliers bleus à

paillettes aussi, des fleurs et des galons partout. Elle

avait un tambour de Basque à la main. Avec elle il y

avait deux autres bohémiennes, une jeune et une vieille.

Il y a toujours une vieille pour les mener ; puis un vieux

avec une guitare, bohémien aussi, pour jouer et les faire

danser. Vous savez qu’on s’amuse souvent à faire venir

des bohémiennes dans les sociétés, afin de leur faire

danser la romalis, c’est leur danse, et souvent bien autre

chose.

Carmen me reconnut, et nous échangeâmes un

regard. Je ne sais, mais, en ce moment, j’aurais voulu

être à cent pieds sous terre.

– Agur laguna,1 dit-elle. Mon officier, tu montes la

garde comme un conscrit !

Et, avant que j’eusse trouvé un mot à répondre, elle

était dans la maison.

Toute la société était dans le patio, et, malgré la

foule, je voyais à peu près tout ce qui se passait, à

travers la grille2. J’entendais les castagnettes, le

tambour, les rires et les bravos ; parfois j’apercevais sa

tête quand elle sautait avec son tambour. Puis

j’entendais encore des officiers qui lui disaient bien des

choses qui me faisaient monter le rouge à la figure. Ce

qu’elle répondait, je n’en savais rien. C’est de ce jour-

là, je pense, que je me mis à l’aimer pour tout de bon ;

car l’idée me vint trois ou quatre fois d’entrer dans le

patio, et de donner de mon sabre dans le ventre à tous

ces freluquets qui lui contaient fleurettes. Mon supplice

dura une bonne heure ; puis les bohémiens sortirent, et

la voiture les ramena. Carmen, en passant, me regarda

encore avec les yeux que vous savez, et me dit très bas :

– Pays, quand on aime la bonne friture, on en va



1

Bonjour, camarade.

2

La plupart des maisons de Séville ont une cour intérieure entourée

de portiques. On s’y tient en été. Cette cour est cou-verte d’une toile qu’on

retire le soir. La porte de la rue est presque toujours ouverte, et le passage

qui conduit à la cour, zaguan, est fermé par une grille en fer très

élégamment ouvragée.

manger à Triana, chez Lillas Pastia.

Légère comme un cabri, elle s’élança dans la

voiture, le cocher fouetta ses mules, et toute la bande

joyeuse s’en alla je ne sais où.

Vous devinez bien qu’en descendant ma garde

j’allai à Triana ; mais d’abord je me fis raser et je me

brossai comme pour un jour de parade. Elle était chez

Lillas Pastia, un vieux marchand de friture, bohémien,

noir comme un Maure, chez qui beaucoup de bourgeois

venaient manger du poisson frit, surtout, je crois, depuis

que Carmen y avait pris ses quartiers.

– Lillas, dit-elle sitôt qu’elle me vit, je ne fais plus

rien de la journée. Demain il fera jour !1 Allons, pays,

allons nous promener.

Elle mit sa mantille devant son nez, et nous voilà

dans la rue, sans savoir où j’allais.

– Mademoiselle, lui dis-je, je crois que j’ai à vous

remercier d’un présent que vous m’avez envoyé quand

j’étais en prison. J’ai mangé le pain ; la lime me servira

pour affiler ma lance, et je la garde comme souvenir de

vous ; mais l’argent, le voilà.

– Tiens ! Il a gardé l’argent, s’écria-t-elle en éclatant

de rire. Au reste tant mieux, car je ne suis guère en



1

Mañana serà otro dia. – Proverbe espagnol.

fonds ; mais qu’importe ? chien qui chemine ne meurt

pas de famine1. Allons, mangeons tout. Tu me régales.

Nous avions repris le chemin de Séville. À l’entrée

de la rue du Serpent, elle acheta une douzaine

d’oranges, qu’elle me fit mettre dans mon mouchoir.

Un peu plus loin, elle acheta encore un pain, du

saucisson, une bouteille de manzanilla ; puis enfin elle

entra chez un confiseur. Là, elle jeta sur le comptoir la

pièce d’or que je lui avais rendue, une autre encore

qu’elle avait dans sa poche, avec quelque argent blanc ;

enfin elle me demanda tout ce que j’avais. Je n’avais

qu’une piécette et quelques cuartos, que je lui donnai,

fort honteux de n’avoir pas davantage. Je crus qu’elle

voulait emporter toute la boutique. Elle prit tout ce qu’il

y avait de plus beau et de plus cher, yemas2, turon3,

fruits confits, tant que l’argent dura. Tout cela, il fallait

encore que je le portasse dans des sacs de papier. Vous

connaissez peut-être la rue du Candilejo, où il y a une

tête du roi don Pedro le Justicier4. Elle aurait dû



1

Chuquel sos pirela, / Cocal terela. : Chien qui marche, os trouve. –

Proverbe bohémien.

2

Jaunes d’oeufs sucrés.

3

Espèce de nougat.

4

Le roi don Pèdre, que nous nommons le Cruel, et que la reine

Isabelle la Catholique n’appelait jamais que le Justicier, aimait à se

promener dans les rues de Séville, cherchant les aventures, comme le

calife Haroûn-al-Raschid. Certaine nuit, il se prit de querelle, dans une rue

m’inspirer des réflexions. Nous nous arrêtâmes dans

cette rue-là, devant une vieille maison. Elle entra dans

l’allée, et frappa au rez-de-chaussée. Une bohémienne,

vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit

quelques mots en rommani. La vieille grogna d’abord.

Pour l’apaiser, Carmen lui donna deux oranges et une

poignée de bonbons et lui permit de goûter au vin. Puis

elle lui mit sa mante sur le dos et la conduisit à la porte,

qu’elle ferma avec la barre de bois. Dès que nous fûmes





écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi

tua le cavalier amoureux. Au bruit des épées, une vieille femme mit la tête

à la fenêtre, et éclaira la scène avec la petite lampe, candilejo, qu’elle

tenait à la main. Il faut savoir que le roi don Pèdre, d’ailleurs leste et

vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait,

ses rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n’eut pas de

peine à le reconnaître. Le lendemain, le Vingt-quatre en charge vint faire

son rapport au roi. « Sire, on s’est battu en duel, cette nuit, dans telle rue.

Un des combattants est mort. – Avez-vous découvert le meurtrier? – Oui,

sire. – Pourquoi n’est-il pas déjà puni? – Sire, j’attends vos ordres. –

Exécutez la loi. » Or le roi venait de publier un décret portant que tout

duelliste serait décapité, et que sa tête demeurerait exposé sur le lieu du

combat. Le Vingt-quatre se tira d’affaire en homme d’esprit. Il fit scier la

tête d’une statue du roi, et l’exposa dans une niche au milieu de la rue,

théâtre du meurtre. Le roi et tous les Sévillans le trouvèrent fort bon. La

rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l’aventure. –

Voilà la tradition poplaire. Zuniga raconte l’histoire un peu différemment.

(Voir Annales de Sevilla, t. II, p. 136.) Quoi qu’il en soit, il existe encore à

Séville une rue du Candilejo, et dans cette rue un buste de pierre qu’on dit

être le portrait de don Pèdre. Malheureusement, ce buste est moderne.

L’ancien était fort usé au XVIIe siècle, et la municipalité d’alors le fit

remplacer par celui qu’on voit aujourd’hui.

seuls, elle se mit à danser et à rire comme une folle, en

chantant :

– Tu es mon rom, je suis ta romi.1

Moi, j’étais au milieu de la chambre, chargé de

toutes ses emplettes, ne sachant où les poser. Elle jeta

tout par terre, et me sauta au cou en me disant :

– Je paie mes dettes, je paie mes dettes ! c’est la loi

des Calés !2

Ah ! monsieur, cette journée-là ! cette journée-là !...

quand j’y pense, j’oublie celle de demain.

Le bandit se tut un instant ; puis, après avoir rallumé

son cigare, il reprit :

– Nous passâmes ensemble toute la journée,

mangeant, buvant, et le reste. Quand elle eut mangé des

bonbons comme un enfant de six ans, elle en fourra des

poignées dans la jarre d’eau de la vieille. « C’est pour

lui faire du sorbet », disait-elle. Elle écrasait des yemas

en les lançant contre la muraille. « C’est pour que les

mouches nous laissent tranquilles », disait-elle... Il n’y a

pas de tour ni de bêtise qu’elle ne fit. Je lui dis que je

voudrais la voir danser ; mais où trouver des





1

Rom, mari; romi, femme.

2

Calo; féminin, calli; pluriel, calés. Mot à mot noir – nom que les

Bohémiens se donnent dans leur langue.

castagnettes ? Aussitôt elle prend la seule assiette de la

vieille, la casse en morceaux, et la voilà qui danse la

romalis en faisant claquer les morceaux de faïence aussi

bien que si elle avait eu des castagnettes d’ébène ou

d’ivoire. On ne s’ennuyait pas auprès de cette fille-là, je

vous en réponds. Le soir vint, et j’entendis les tambours

qui battaient la retraite.

– Il faut que j’aille au quartier pour l’appel, lui dis-

je.

– Au quartier ? dit-elle d’un air de mépris ; tu es

donc un nègre, pour te laisser mener à la baguette ? Tu

es un vrai canari1, d’habit et de caractère. Va, tu as un

coeur de poulet.

Je restai, résigné d’avance à la salle de police. Le

matin, ce fut elle qui parla la première de nous séparer.

– Écoute, Joseito, dit-elle ; t’ai-je payé ? D’après

notre loi, je ne te devais rien, puisque tu es un payllo ;

mais tu es un joli garçon, et tu m’as plu. Nous sommes

quittes. Bonjour.

Je lui demandai quand je la reverrais.

– Quand tu seras moins niais, répondit-elle en riant.

Puis, d’un ton plus sérieux : Sais-tu, mon fils, que je

crois que je t’aime un peu ? Mais cela ne peut durer.



1

Les dragons espagnols sont habillés de jaune.

Chien et loup ne font pas longtemps bon ménage. Peut-

être que, si tu prenais la loi d’Égypte, j’aimerais à

devenir ta romi. Mais ce sont des bêtises : cela ne se

peut pas. Bah ! mon garçon, crois-moi, tu en es quitte à

bon compte. Tu as rencontré le diable, oui, le diable ; il

n’est pas toujours noir, et il ne t’a pas tordu le cou. Je

suis habillée de laine, mais je ne suis pas mouton1. Va

mettre un cierge devant ta majari2 ; elle l’a bien gagné.

Allons, adieu encore une fois. Ne pense plus à

Carmencita, ou elle te ferait épouser une veuve à jambe

de bois3.

En parlant ainsi, elle défaisait la barre qui fermait la

porte, et une fois dans la rue elle s’enveloppa dans sa

mantille et me tourna les talons.

Elle disait vrai. J’aurais été sage de ne plus penser à

elle ; mais, depuis cette journée dans la rue du

Candilejo, je ne pouvais plus songer à autre chose. Je

me promenais tout le jour, espérant la rencontrer. J’en

demandais des nouvelles à la vieille et au marchand de

friture. L’un et l’autre répondaient qu’elle était partie

pour Laloro4, c’est ainsi qu’ils appellent le Portugal.



1

Me dicas vriardâ de jorpoy, bus ne sino braco. – Proverbe

bohémien.

2

La sainte. – La Sainte Vierge.

3

La potence qui est veuve du dernier pendu.

4

La (terre) rouge.

Probablement c’était d’après les instructions de Carmen

qu’ils parlaient de la sorte, mais je ne tardai pas à savoir

qu’ils mentaient. Quelques semaines après ma journée

de la rue du Candilejo, je fus de faction à une des portes

de la ville. À peu de distance de cette porte, il y avait

une brèche qui s’était faite dans le mur d’enceinte ; on y

travaillait pendant le jour, et la nuit on y mettait un

factionnaire pour empêcher les fraudeurs. Pendant le

jour, je vis Lillas Pastia passer et repasser autour du

corps de garde, et causer avec quelques-uns de mes

camarades ; tous le connaissaient, et ses poissons et ses

beignets encore mieux. Il s’approcha de moi et me

demanda si j’avais des nouvelles de Carmen.

– Non, lui dis-je.

– Eh bien, vous en aurez, compère.

Il ne se trompait pas. La nuit, je fus mis de faction à

la brèche. Dès que le brigadier se fut retiré, je vis venir

à moi une femme. Le coeur me disait que c’était

Carmen. Cependant je criai :

– Au large ! On ne passe pas !

– Ne faites donc pas le méchant, me dit-elle en se

faisant connaître à moi.

– Quoi ! vous voilà, Carmen !

– Oui, mon pays. Parlons peu, parlons bien. Veux-tu

gagner un douro ? Il va venir des gens avec des paquets,

laisse-les faire.

– Non, répondis-je. Je dois les empêcher de passer ;

c’est la consigne.

– La consigne ! la consigne ! Tu n’y pensais pas rue

du Candilejo.

– Ah ! répondis-je, tout bouleversé par ce seul

souvenir, cela valait bien la peine d’oublier la

consigne ; mais je ne veux pas de l’argent des

contrebandiers.

– Voyons, si tu ne veux pas d’argent, veux-tu que

nous allions encore dîner chez la vieille Dorothée ?

– Non ! dis-je à moitié étranglé par l’effort que je

faisais. Je ne puis pas.

– Fort bien. Si tu es si difficile, je sais à qui

m’adresser. J’offrirai à ton officier d’aller chez

Dorothée. Il a l’air d’un bon enfant, et il fera mettre en

sentinelle un gaillard qui ne verra que ce qu’il faudra

voir. Adieu, canari. Je rirai bien le jour où la consigne

sera de te pendre.

J’eus la faiblesse de la rappeler, et je promis de

laisser passer toute la bohème, s’il le fallait, pourvu que

j’obtinsse la seule récompense que je désirais. Elle me

jura aussitôt de me tenir parole dès le lendemain, et

courut prévenir ses amis qui étaient à deux pas. Il y en

avait cinq, dont était Pastia, tous bien chargés de

marchandises anglaises. Carmen faisait le guet. Elle

devait avertir avec ses castagnettes dès qu’elle

apercevrait la ronde, mais elle n’en eut pas besoin. Les

fraudeurs firent leur affaire en un instant.

Le lendemain, j’allai rue du Candilejo. Carmen se fit

attendre, et vint d’assez mauvaise humeur.

– Je n’aime pas les gens qui se font prier, dit-elle.

Tu m’as rendu un plus grand service la première fois,

sans savoir si tu y gagnerais quelque chose. Hier, tu as

marchandé avec moi. Je ne sais pas pourquoi je suis

venue, car je ne t’aime plus. Tiens, va-t’en, voilà un

douro pour ta peine.

Peu s’en fallut que je ne lui jetasse la pièce à la tête,

et je fus obligé de faire un effort violent sur moi-même

pour ne pas la battre. Après nous être disputés pendant

une heure, je sortis furieux. J’errai quelque temps par la

ville, marchant deçà et delà comme un fou ; enfin

j’entrai dans une église, et m’étant mis dans le coin le

plus obscur, je pleurai à chaudes larmes. Tout d’un

coup j’entends une voix :

– Larmes de dragon ! j’en veux faire un philtre.

Je lève les yeux, c’était Carmen en face de moi.

– Eh bien, mon pays, m’en voulez-vous encore ? me

dit-elle. Il faut bien que je vous aime, malgré que j’en

aie, car, depuis que vous m’avez quittée, je ne sais ce

que j’ai. Voyons, maintenant, c’est moi qui te demande

si tu veux venir rue du Candilejo.

Nous fîmes donc la paix ; mais Carmen avait

l’humeur comme est le temps chez nous. Jamais l’orage

n’est si près dans nos montagnes que lorsque le soleil

est le plus brillant. Elle m’avait promis de me revoir

une autre fois chez Dorothée, et elle ne vint pas. Et

Dorothée me dit de plus belle qu’elle était allée à

Laloro pour les affaires d’Égypte.

Sachant déjà par expérience à quoi m’en tenir là-

dessus, je cherchais Carmen partout où je croyais

qu’elle pouvait être, et je passais vingt fois par jour

dans la rue du Candilejo. Un soir, j’étais chez Dorothée,

que j’avais presque apprivoisée en lui payant de temps

à autre quelque verre d’anisette, lorsque Carmen entra,

suivie d’un jeune homme, lieutenant dans notre

régiment.

– Va-t’en vite, me dit-elle en basque.

Je restai stupéfait, la rage dans le coeur.

– Qu’est-ce que tu fais ici ? me dit le lieutenant.

Décampe, hors d’ici !

Je ne pouvais faire un pas ; j’étais comme perdu.

L’officier, en colère, voyant que je ne me retirais pas, et

que je n’avais pas même ôté mon bonnet de police, me

prit au collet et me secoua rudement. Je ne sais ce que

je lui dis. Il tira son épée, et je dégainai. La vieille me

saisit le bras, le lieutenant me donna un coup au front,

dont je porte encore la marque. Je reculai, et d’un coup

de coude je jetai Dorothée à la renverse ; puis, comme

le lieutenant me poursuivait, je mis la pointe au corps,

et il s’enferra. Carmen alors éteignit la lampe, et dit

dans sa langue à Dorothée de s’enfuir. Moi-même je me

sauvai dans la rue, et me mis à courir sans savoir où. Il

me semblait que quelqu’un me suivait. Quand je revins

à moi, je trouvai que Carmen ne m’avait pas quitté.

– Grand niais de canari ! me dit-elle, tu ne sais faire

que des bêtises. Aussi bien, je te l’ai dit que je te

porterais malheur. Allons, il y a remède à tout, quand

on a pour bonne amie une Flamande de Rome1.

Commence à mettre ce mouchoir sur ta tête, et jette-moi

ce ceinturon. Attends-moi dans cette allée. Je reviens

dans deux minutes.

Elle disparut, et me rapporta bientôt une mante

rayée qu’elle était allée chercher je ne sais où. Elle me

fit quitter mon uniforme, et mettre la mante par-dessus

ma chemise. Ainsi accoutré, avec le mouchoir dont elle



1

Flamenca de Roma. Terme d’argot qui désigne les bohémiennes.

Roma ne veut pas dire la Ville Éternelle, mais la nation des Romi ou des

gens mariés, nom que se donnent les bohémiens. Les premiers qu’on vit

en Espagne venaient probablement des Pays-Bas, d’où est venu leur nom

de Flamands.

avait bandé la plaie que j’avais à la tête, je ressemblais

assez à un paysan valencien, comme il y en a à Séville,

qui viennent vendre leur orgeat de chufas.1 Puis elle me

mena dans une maison assez semblable à celle de

Dorothée, au fond d’une petite ruelle. Elle et une autre

bohémienne me lavèrent, me pansèrent mieux que n’eût

pu le faire un chirurgien-major, me firent boire je ne

sais quoi ; enfin, on me mit sur un matelas, et je

m’endormis.

Probablement ces femmes avaient mêlé dans ma

boisson quelques-unes de ces drogues assoupissantes

dont elles ont le secret, car je ne m’éveillai que fort tard

le lendemain. J’avais un grand mal de tête et un peu de

fièvre. Il fallut quelque temps pour que le souvenir me

revînt de la terrible scène où j’avais pris part la veille.

Après avoir pansé ma plaie, Carmen et son amie,

accroupies toutes les deux sur les talons auprès de mon

matelas, échangèrent quelques mots en chipe calli, qui

paraissaient être une consultation médicale. Puis toutes

deux m’assurèrent que je serais guéri avant peu, mais

qu’il fallait quitter Séville le plus tôt possible ; car, si

l’on m’y attrapait, j’y serais fusillé sans rémission.

– Mon garçon, me dit Carmen, il faut que tu fasses

quelque chose ; maintenant que le roi ne te donne plus



1

Racine bulbeuse dont on fait une boisson assez agréable.

ni riz ni merluche1, il faut que tu songes à gagner ta vie.

Tu es trop bête pour voler a pastesas2, mais tu es leste

et fort : si tu as du coeur, va-t’en à la côte, et fais-toi

contrebandiers. Ne t’ai-je pas promis de te faire

pendre ? Cela vaut mieux que d’être fusillé. D’ailleurs,

si tu sais t’y prendre, tu vivras comme un prince, aussi

longtemps que les miñons3 et les gardes-côtes ne te

mettront pas la main sur le collet.

Ce fut de cette façon engageante que cette diable de

fille me montra la nouvelle carrière qu’elle me

destinait, la seule, à vrai dire, qui me restât, maintenant

que j’avais encouru la peine de mort. Vous le dirai-je,

monsieur ? elle me détermina sans beaucoup de peine.

Il me semblait que je m’unissais à elle plus intimement

par cette vie de hasards et de rébellion. Désormais je

crus m’assurer son amour. J’avais entendu souvent

parler de quelques contrebandiers qui parcouraient

l’Andalousie, montés sur un bon cheval, l’espingole au

poing, leur maîtresse en croupe. Je me voyais déjà

trottant par monts et par vaux avec la gentille

bohémienne derrière moi. Quand je lui parlais de cela,

elle riait à se tenir les côtes, et me disait qu’il n’y a rien

de si beau qu’une nuit passée au bivouac, lorsque



1

Nourriture ordinaire du soldat espagnol.

2

Ustilar a pastesas, voler avec adresse, dérober sans violence.

3

Espèce de corps franc.

chaque rom se retire avec sa romi sous sa petite tente

formée de trois cerceaux, avec une couverture par-

dessus.

– Si je te tiens jamais dans la montagne, lui disais-

je, je serai sûr de toi. Là, il n’y a pas de lieutenant pour

partager avec moi.

– Ah ! tu es jaloux, répondait-elle. Tant pis pour toi.

Comment es-tu assez bête pour cela ? Ne vois-tu pas

que je t’aime, puisque je ne t’ai jamais demandé

d’argent ?

Lorsqu’elle parlait ainsi, j’avais envie de l’étrangler.

Pour le faire court, monsieur, Carmen me procura

un habit bourgeois, avec lequel je sortis de Séville sans

être reconnu. J’allai à Jerez avec une lettre de Pastia

pour un marchand d’anisette chez qui se réunissaient

des contrebandiers. On me présenta à ces gens-là, dont

le chef, surnommé le Dancaïre, me reçut dans sa troupe.

Nous partîmes pour Gaucin, où je retrouvai Carmen,

qui m’y avait donné rendez-vous. Dans les expéditions,

elle servait d’espion à nos gens, et de meilleur il n’y en

eut jamais. Elle revenait de Gibraltar, et déjà elle avait

arrangé avec un patron de navire l’embarquement de

marchandises anglaises que nous devions recevoir sur

la côte. Nous allâmes les attendre près d’Estepona, puis

nous en cachâmes une partie dans la montagne ;

chargés du reste, nous nous rendîmes à Ronda. Carmen

nous y avait précédés. Ce fut elle encore qui nous

indiqua le moment où nous entrerions en ville. Ce

premier voyage et quelques autres après furent heureux.

La vie de contrebandier me plaisait mieux que la vie de

soldat ; je faisais des cadeaux à Carmen. J’avais de

l’argent et une maîtresse. Je n’avais guère de remords,

car, comme disent les bohémiens : Gale avec plaisir ne

démange pas.1 Partout nous étions bien reçus, mes

compagnons me traitaient bien, et même me

témoignaient de la considération. La raison, c’était que

j’avais tué un homme, et parmi eux il y en avait qui

n’avaient pas un pareil exploit sur la conscience. Mais

ce qui me touchait davantage dans ma nouvelle vie,

c’est que je voyais souvent Carmen. Elle me montrait

plus d’amitié que jamais ; cependant, devant les

camarades, elle ne convenait pas qu’elle était ma

maîtresse ; et même, elle m’avait fait jurer par toutes

sortes de serments de ne rien leur dire sur son compte.

J’étais si faible devant cette créature, que j’obéissais à

tous ses caprices. D’ailleurs, c’était la première fois

qu’elle se montrait à moi avec la réserve d’une honnête

femme, et j’étais assez simple pour croire qu’elle s’était

véritablement corrigée de ses façons d’autrefois.

Notre troupe, qui se composait de huit ou dix





1

Sarapia sat pesquital ne punzava.

hommes, ne se réunissait guère que dans les moments

décisifs, et d’ordinaire nous étions dispersés deux à

deux, trois à trois, dans les villes et les villages. Chacun

de nous prétendait avoir un métier : celui-ci était

chaudronnier, celui-là maquignon ; moi, j’étais

marchand de merceries, mais je ne me montrais guère

dans les gros endroits, à cause de ma mauvaise affaire

de Séville. Un jour, ou plutôt une nuit, notre rendez-

vous était au bas de Véger. Le Dancaïre et moi nous

nous y trouvâmes avant les autres. Il paraissait fort gai.

– Nous allons avoir un camarade de plus, me dit-il.

Carmen vient de faire un de ses meilleurs tours. Elle

vient de faire échapper son rom qui était au presidio à

Tarifa.

Je commençais déjà à comprendre le bohémien, que

parlaient presque tous mes camarades, et ce mot de rom

me causa un saisissement.

– Comment ! son mari ! elle est donc mariée ?

demandai-je au capitaine.

– Oui, répondit-il, à Garcia le Borgne, un bohémien

aussi futé qu’elle. Le pauvre garçon était aux galères.

Carmen a si bien embobeliné le chirurgien du presidio,

qu’elle en a obtenu la liberté de son rom. Ah ! cette

fille-là vaut son pesant d’or. Il y a deux ans qu’elle

cherche à le faire évader. Rien n’a réussi, jusqu’à ce

qu’on s’est avisé de changer le major. Avec celui-ci, il

paraît qu’elle a trouvé bien vite le moyen de s’entendre.

Vous vous imaginez le plaisir que me fit cette

nouvelle. Je vis bientôt Garcia le Borgne ; c’était bien

le plus vilain monstre que la bohême ait nourri : noir de

peau et plus noir d’âme, c’était le plus franc scélérat

que j’aie rencontré dans ma vie. Carmen vint avec lui ;

et, lorsqu’elle l’appelait son rom devant moi, il fallait

voir les yeux qu’elle me faisait, et ses grimaces quand

Garcia tournait la tête. J’étais indigné, et je ne lui parlai

pas de la nuit. Le matin nous avions fait nos ballots, et

nous étions déjà en route, quand nous nous aperçûmes

qu’une douzaine de cavaliers étaient à nos trousses. Les

fanfarons andalous qui ne parlaient que de tout

massacrer firent aussitôt piteuse mine. Ce fut un sauve-

qui-peut général. Le Dancaïre, Garcia, un joli garçon

d’Ecija, qui s’appelait le Remendado, et Carmen ne

perdirent pas la tête. Le reste avait abandonné les

mulets et s’était jeté dans les ravins où les chevaux ne

pouvaient les suivre. Nous ne pouvions conserver nos

bêtes, et nous nous hâtâmes de défaire le meilleur de

notre butin, et de le charger sur nos épaules, puis nous

essayâmes de nous sauver au travers des rochers par les

pentes les plus raides. Nous jetions nos ballots devant

nous, et nous les suivions de notre mieux en glissant sur

les talons. Pendant ce temps-là, l’ennemi nous

canardait ; c’était la première fois que j’entendais siffler

les balles, et cela ne me fit pas grand-chose. Quand on

est en vue d’une femme, il n’y a pas de mérite à se

moquer de la mort. Nous nous échappâmes, excepté le

pauvre Remendado, qui reçut un coup de feu dans les

reins. Je jetai mon paquet, et j’essayai de le prendre.

– Imbécile ! me cria Garcia, qu’avons-nous à faire

d’une charogne ? Achève-le et ne perds pas les bas de

coton.

– Jette-le ! jette-le ! me criait Carmen.

La fatigue m’obligea de le déposer un moment à

l’abri d’un rocher. Garcia s’avança, et lui lâcha son

espingole dans la tête.

– Bien habile qui le reconnaîtrait maintenant, dit-il

en regardant sa figure que douze balles avaient mise en

morceaux.

Voilà, monsieur, la belle vie que j’ai menée. Le soir,

nous nous trouvâmes dans un hallier, épuisés de fatigue,

n’ayant rien à manger et ruinés par la perte de nos

mulets. Que fit cet infernal Garcia ? Il tira un paquet de

cartes de sa poche, et se mit à jouer avec le Dancaïre à

la lueur d’un feu qu’ils allumèrent. Pendant ce temps-là,

moi, j’étais couché, regardant les étoiles, pensant au

Remendado, et me disant que j’aimerais autant être à sa

place. Carmen était accroupie près de moi, et de temps

en temps, elle faisait un roulement de castagnettes en

chantonnant. Puis, s’approchant comme pour me parler

à l’oreille, elle m’embrasse, presque malgré moi, deux

on trois fois.

– Tu es le diable, lui disais-je.

– Oui, me répondait-elle.

Après quelques heures de repos, elle s’en fut à

Gaucin, et le lendemain matin un petit chevrier vint

nous porter du pain. Nous demeurâmes là tout le jour, et

la nuit nous nous rapprochâmes de Gaucin. Nous

attendions des nouvelles de Carmen. Rien ne venait. Au

jour, nous voyons un muletier qui menait une femme

bien habillée, avec un parasol, et une petite fille qui

paraissait sa domestique. Garcia nous dit :

– Voilà deux mules et deux femmes que saint

Nicolas nous envoie ; j’aimerais mieux quatre mules ;

n’importe, j’en fais mon affaire !

Il prit son espingole et descendit vers le sentier en se

cachant dans les broussailles. Nous le suivions, le

Dancaïre et moi, à peu de distance. Quand nous fûmes à

portée, nous nous montrâmes, et nous criâmes au

muletier de s’arrêter. La femme, en nous voyant, au lieu

de s’effrayer, et notre toilette aurait suffi pour cela, fait

un grand éclat de rire.

– Ah ! les lillipendi qui me prennent pour une

erani !1

C’était Carmen, mais si bien déguisée, que je ne

l’aurais pas reconnue parlant une autre langue. Elle

sauta en bas de sa mule, et causa quelque temps à voix

basse avec le Dancaïre et Garcia, puis elle me dit :

– Canari, nous nous reverrons avant que tu sois

pendu. Je vais à Gibraltar pour les affaires d’Égypte.

Vous entendrez bientôt parler de moi.

Nous nous séparâmes après qu’elle nous eût indiqué

un lieu où nous pourrions trouver un abri pour quelques

jours. Cette fille était la providence de notre troupe.

Nous reçûmes bientôt quelque argent qu’elle nous

envoya, et un avis qui valait mieux pour nous : c’était

que tel jour partiraient deux milords anglais, allant de

Gibraltar à Grenade par tel chemin. À bon entendeur

salut. Ils avaient de belles et bonnes guinées. Garcia

voulait les tuer, mais le Dancaïre et moi nous nous y

opposâmes. Nous ne leur prîmes que l’argent et les

montres, outre les chemises, dont nous avions grand

besoin.

Monsieur, on devient coquin sans y penser. Une

jolie fille vous fait perdre la tête, on se bat pour elle, un

malheur arrive, il faut vivre à la montagne, et de

contrebandier on devient voleur avant d’avoir réfléchi.



1

Les imbéciles qui me prennent pour une femme comme il faut.

Nous jugeâmes qu’il ne faisait pas bon pour nous dans

les environs de Gibraltar après l’affaire des milords, et

nous nous enfonçâmes dans la sierra de Ronda. – Vous

m’avez parlé de José-Maria ; tenez, c’est là que j’ai fait

connaissance avec lui. Il mettait sa maîtresse dans ses

expéditions. C’était une jolie fille, sage, modeste, de

bonnes manières ; jamais un mot malhonnête, et un

dévouement !... En revanche, il la rendait bien

malheureuse. Il était toujours à courir après toutes les

filles, il la malmenait, puis quelquefois il s’avisait de

faire le jaloux. Une fois, il lui donna un coup de

couteau. Eh bien, elle ne l’en aimait que davantage. Les

femmes sont ainsi faites, les Andalouses surtout. Celle-

là était fière de la cicatrice qu’elle avait au bras, et la

montrait comme la plus belle chose du monde. Et puis

José-Maria, par-dessus le marché, était le plus mauvais

camarade !... Dans une expédition que nous fîmes, il

s’arrangea si bien que tout le profit lui en demeura, à

nous les coups et l’embarras de l’affaire. Mais je

reprends mon histoire. Nous n’entendions plus parler de

Carmen. Le Dancaïre dit :

– Il faut qu’un de nous aille à Gibraltar pour en

avoir des nouvelles ; elle doit avoir préparé quelque

affaire. J’irais bien, mais je suis trop connu à Gibraltar.

Le borgne dit :

– Moi aussi, on m’y connaît, j’y ai fait tant de farces

aux Écrevisses1 ! et, comme je n’ai qu’un oeil, je suis

difficile à déguiser.

– Il faut donc que j’y aille ? dis-je à mon tour,

enchanté à la seule idée de revoir Carmen ; voyons, que

faut-il faire ?

Les autres me dirent :

– Fais tant que de t’embarquer ou de passer par

Saint-Roc, comme tu aimeras le mieux, et, lorsque tu

seras à Gibraltar, demande sur le port où demeure une

marchande de chocolat qui s’appelle la Rollona ; quand

tu l’auras trouvée, tu sauras d’elle ce qui se passe là-

bas.

Il fut convenu que nous partirions tous les trois pour

la sierra de Gaucin, que j’y laisserais mes deux

compagnons, et que je me rendrais à Gibraltar comme

un marchand de fruits. À Ronda, un homme qui était à

nous m’avait procuré un passeport ; à Gaucin, on me

donna un âne : je le chargeai d’oranges et de melons, et

je me mis en route. Arrivé à Gibraltar, je trouvai qu’on

y connaissait bien la Rollona, mais elle était morte ou

elle était allée à finibus terrae2, et sa disparition

expliquait, à mon avis, comment nous avions perdu



1

Nom que le peuple en Espagne donne aux Anglais à cause de la

couleur de leur uniforme.

2

Aux galères, ou bien à tous les diables.

notre moyen de correspondre avec Carmen. Je mis mon

âne dans une écurie, et, prenant mes oranges, j’allais

par la ville comme pour les vendre, mais en effet, pour

voir si je ne rencontrerais pas quelque figure de

connaissance. Il y a là force canaille de tous les pays du

monde, et c’est la tour de Babel, car on ne saurait faire

dix pas dans une rue sans entendre parler autant de

langues. Je voyais bien des gens d’Égypte, mais je

n’osais guère m’y fier ; je les tâtais, et ils me tâtaient.

Nous devinions bien que nous étions des coquins,

l’important était de savoir si nous étions de la même

bande. Après deux jours passés en courses inutiles, je

n’avais rien appris touchant la Rollina ni Carmen, et je

pensais à retourner auprès de mes camarades après

avoir fait quelques emplettes, lorsqu’en me promenant

dans une rue, au coucher du soleil, j’entendis une voix

de femme d’une fenêtre qui me dit : « Marchand

d’oranges ! » Je lève la tête, et je vois à un balcon

Carmen, accoudée avec un officier en rouge, épaulettes

d’or, cheveux frisés, tournure d’un gros mylord. Pour

elle, elle était habillée superbement : un châle sur les

épaules, un peigne d’or, tout en soie ; et la bonne pièce,

toujours la même ! riait à se tenir les côtés. L’Anglais,

en baragouinant l’espagnol, me cria de monter, que

madame voulait des oranges ; et Carmen me dit en

basque :

– Monte, et ne t’étonne de rien.

Rien, en effet, ne devait m’étonner de sa part. Je ne

sais si j’eus plus de joie que de chagrin en la retrouvant.

Il y avait à la porte un grand domestique anglais,

poudré, qui me conduisit dans un salon magnifique.

Carmen me dit aussitôt en basque :

– Tu ne sais pas un mot d’espagnol, tu ne me

connais pas.

Puis, se tournant vers l’Anglais :

– Je vous le disais bien, je l’ai tout de suite reconnu

pour un Basque ; vous allez entendre quelle drôle de

langue. Comme il a l’air bête, n’est-ce pas ? On dirait

un chat surpris dans un garde-manger.

– Et toi, lui dis-je dans ma langue, tu as l’air d’une

effrontée coquine, et j’ai bien envie de te balafrer la

figure devant ton galant.

– Mon galant ! dit-elle, tiens, tu as deviné cela tout

seul ? Et tu es jaloux de cet imbécile-là ? Tu es encore

plus niais qu’avant nos soirées de la rue du Candilejo.

Ne vois-tu pas, sot que tu es, que je fais en ce moment

les affaires d’Égypte, et de la façon la plus brillante ?

Cette maison est à moi, les guinées de l’écrevisse seront

à moi ; je le mène par le bout du nez, je le mènerai d’où

il ne sortira jamais.

– Et moi, lui dis-je, si tu fais encore les affaires

d’Égypte de cette manière-là, je ferai si bien que tu ne

recommenceras plus.

– Ah ! oui-là ! Es-tu mon rom, pour me

commander ? Le Borgne le trouve bon, qu’as-tu à y

voir ? Ne devrais-tu pas être bien content d’être le seul

qui se puisse dire mon minchorro1 ?

– Qu’est-ce qu’il dit ? demanda l’Anglais.

– Il dit qu’il a soif et qu’il boirait bien un coup,

répondit Carmen.

Et elle se renversa sur un canapé en éclatant de rire à

sa traduction.

Monsieur, quand cette fille-là riait, il n’y avait pas

moyen parler raison. Tout le monde riait avec elle. Ce

grand Anglais se mit à rire aussi, comme un imbécile

qu’il était, et ordonna qu’on m’apportât à boire.

Pendant que je buvais :

– Vois-tu cette bague qu’il a au doigt ? dit-elle, si tu

veux je te la donnerai.

Moi je répondis :

– Je donnerais un doigt pour tenir ton mylord dans

la montagne, chacun un maquila au poing.

– Maquila, qu’est-ce que cela veut dire ? demanda

l’Anglais.



1

Mon amant, ou plutôt mon caprice.

– Maquila, dit Carmen riant toujours, c’est une

orange. N’est-ce pas un bien drôle de mot pour une

orange ? Il dit qu’il voudrait vous faire manger du

maquila.

– Oui ? dit l’Anglais. Eh bien ? apporte encore

demain du maquila.

Pendant que nous parlions, le domestique entra et dit

que le dîner était prêt. Alors l’Anglais se leva, me

donna une piastre, et offrit son bras à Carmen, comme

si elle ne pouvait pas marcher seule. Carmen, riant

toujours, me dit :

– Mon garçon, je ne puis t’inviter à dîner, dès que tu

entendras le tambour pour la parade, viens ici avec des

oranges. Tu trouveras une chambre mieux meublée. Et

puis nous parlerons des affaires d’Égypte.

Je ne répondis rien, et j’étais dans la rue que

l’Anglais me criait :

– Apportez demain du maquila ! et j’entendais les

éclats de rire de Carmen.

Je sortis ne sachant ce que je ferais, je ne dormis

guère, le matin je me trouvais si en colère contre cette

traîtresse que j’avais résolu de partir de Gibraltar sans

la revoir ; au premier roulement de tambour, tout mon

courage m’abandonna : je pris ma natte d’oranges et je

courus chez Carmen. Sa jalousie était entrouverte, et je

vis son grand oeil noir qui me guettait. Le domestique

poudré m’introduisit aussitôt. Carmen lui donna une

commission, et dès que nous fûmes seuls, elle partit

d’un de ses éclats de rire de crocodile, et se jeta à mon

cou. Je ne l’avais jamais vue si belle. Parée comme une

madone, parfumée... des meubles de soie, des rideaux

brodés... ah !... et moi fait comme un voleur que j’étais.

– Minchorro ! disait Carmen, j’ai envie de tout

casser ici, de mettre le feu à la maison et de m’enfuir à

la sierra.

Et c’étaient des tendresses !... et puis des rires !... et

elle dansait, et elle déchirait ses falbalas : jamais singe

ne fit plus de gambades, de grimaces, de diableries.

Quand elle eut repris son sérieux :

– Écoute, me dit-elle, il s’agit de l’Égypte. Je veux

qu’il me mène à Ronda, où j’ai une soeur religieuse...

(Ici nouveaux éclats de rire.) Nous passons par un

endroit que je te ferai dire. Vous tombez sur lui : pillé

rasibus ! Le mieux serait de l’escoffier, mais, ajouta-t-

elle avec un sourire diabolique qu’elle avait dans de

certains moments, et ce sourire-là, personne n’avait

alors envie de l’imiter, – sais-tu ce qu’il faudrait faire ?

Que le Borgne paraisse le premier. Tenez-vous un peu

en arrière ; l’écrevisse est brave et adroit : il a de bons

pistolets... Comprends-tu ?...

Elle s’interrompit par un nouvel éclat de rire qui me

fit frissonner.

– Non, lui dis-je : je hais Garcia, mais c’est mon

camarade. Un jour peut-être je t’en débarrasserai, mais

nous réglerons nos comptes à la façon de mon pays. Je

ne suis Égyptien que par hasard ; et pour certaines

choses, je serai toujours franc Navarrais, comme dit le

proverbe1.

Elle reprit :

– Tu es une bête, un niais, un vrai payllo. Tu es

comme le nain qui se croit grand quand il a pu cracher

loin2. Tu ne m’aimes pas, va-t’en.

Quand elle me disait : Va-t’en, je ne pouvais m’en

aller. Je promis de partir, de retourner auprès de mes

camarades et d’attendre l’Anglais ; de son côté, elle me

promit d’être malade jusqu’au moment de quitter

Gibraltar pour Ronda. Je demeurai encore deux jours à

Gibraltar. Elle eut l’audace de me venir voir déguisée

dans mon auberge. Je partis ; moi aussi j’avais mon

projet. Je retournai à notre rendez-vous, sachant le lieu

et l’heure où l’Anglais et Carmen devaient passer. Je

trouvai le Dancaïre et Garcia qui m’attendaient. Nous

passâmes la nuit dans un bois auprès d’un feu de



1

Navarro fino.

2

Or esorjié de or narsichislé, sin chismar lachinguel. – Proverbe

bohémien : La prouesse d’un nain, c’est de cracher loin.

pommes de pin qui flambait à merveille. Je proposai à

Garcia de jouer aux cartes. Il accepta. À la seconde

partie je lui dis qu’il trichait ; il se mit à rire. Je lui jetai

les cartes à la figure. Il voulut prendre son espingole ; je

mis le pied dessus, et je lui dis : « On dit que tu sais

jouer du couteau comme le meilleur jaque de Malaga,

veux-tu t’essayer avec moi ? » Le Dancaïre voulut nous

séparer. J’avais donné deux ou trois coups de poing à

Garcia. La colère l’avait rendu brave ; il avait tiré son

couteau, moi le mien. Nous dîmes tous deux au

Dancaïre de nous laisser place libre et franc jeu. Il vit

qu’il n’y avait pas moyen de nous arrêter, et il s’écarta.

Garcia était déjà ployé en deux comme un chat prêt à

s’élancer contre une souris. Il tenait son chapeau de la

main gauche, pour parer, son couteau en avant. C’est

leur garde andalouse. Moi, je me mis à la navarraise,

droit en face de lui, le bras gauche levé, la jambe

gauche en avant, le couteau le long de la cuisse droite.

Je me sentais plus fort qu’un géant. Il se lança sur moi

comme un trait ; je tournai sur le pied gauche et il ne

trouva plus rien devant lui ; mais je l’atteignis à la

gorge, et le couteau entra si avant, que ma main était

sous son menton. Je retournai la lame si fort qu’elle se

cassa. C’était fini. La lame sortit de la plaie lancée par

un bouillon de sang gros comme le bras. il tomba sur le

nez, raide comme un pieu.

– Qu’as-tu fait ? me dit le Dancaïre.

– Écoute, lui dis-je ; nous ne pouvions vivre

ensemble. J’aime Carmen, et je veux être seul.

D’ailleurs, Garcia était un coquin, et je me rappelle ce

qu’il a fait au pauvre Remendado. Nous ne sommes

plus que deux, mais nous sommes de bons garçons.

Voyons, veux-tu de moi pour ami, à la vie, à la mort ?

Le Dancaïre me tendit la main. C’était un homme de

cinquante ans.

– Au diable les amourettes ! s’écria-t-il. Si tu lui

avais demandé Carmen, il te l’aurait vendue pour une

piastre. Nous ne sommes plus que deux ; comment

ferons-nous demain ?

– Laisse-moi faire tout seul, lui répondis-je.

Maintenant je me moque du monde entier.

Nous enterrâmes Garcia, et nous allâmes placer

notre camp deux cents pas plus loin. Le lendemain,

Carmen et son Anglais passèrent avec deux muletiers et

un domestique. Je dis au Dancaïre :

– Je me charge de l’Anglais. Fais peur aux autres, ils

ne sont pas armés.

L’Anglais avait du coeur. Si Carmen ne lui eût

poussé le bras, il me tuait. Bref, je reconquis Carmen ce

jour-là, et mon premier mot fut de lui dire qu’elle était

veuve. Quand elle sut comment cela s’était passé :

– Tu seras toujours un lillipendi ! me dit-elle. Garcia

devait te tuer. Ta garde navarraise n’est qu’une bêtise,

et il en a mis à l’ombre de plus habiles que toi. C’est

que son temps était venu. Le tien viendra.

– Et le tien, répondis-je, si tu n’es pas pour moi une

vraie romi.

– À la bonne heure, dit-elle, j’ai vu plus d’une fois

dans du mare de café que nous devions finir ensemble.

Bah ! arrive qui plante !

Et elle fit claquer ses castagnettes, ce qu’elle faisait

toujours quand elle voulait chasser quelque idée

importune.

On s’oublie quand on parle de soi. Tous ces détails-

là vous ennuient sans doute, mais j’ai bientôt fini. La

vie que nous menions dura assez longtemps. Le

Dancaïre et moi nous nous étions associé quelques

camarades plus sûrs que les premiers, et nous nous

occupions de contrebande, et aussi parfois, il faut bien

l’avouer, nous arrêtions sur la grande route, mais à la

dernière extrémité, et lorsque nous ne pouvions faire

autrement. D’ailleurs, nous ne maltraitions pas les

voyageurs, et nous nous bornions à leur prendre leur

argent. Pendant quelques mois je fus content de

Carmen ; elle continuait à nous être utile pour nos

opérations, en nous avertissant des bons coups que nous

pourrions faire. Elle se tenait, soit à Malaga, soit à

Cordoue, soit à Grenade ; mais, sur un mot de moi, elle

quittait tout, et venait me retrouver dans une venta

isolée, ou même au bivouac. Une fois seulement, c’était

à Malaga, elle me donna quelque inquiétude. Je sus

qu’elle avait jeté son dévolu sur un négociant fort riche,

avec lequel probablement elle se proposait de

recommencer la plaisanterie de Gibraltar. Malgré tout

ce que le Dancaïre put me dire pour m’arrêter, je partis

dans Malaga en plein jour, je cherchai Carmen et je

l’emmenai aussitôt. Nous eûmes une verte explication.

– Sais-tu, me dit-elle, que, depuis que tu es mon rom

pour tout de bon, je t’aime moins que lorsque tu étais

mon minchorrô ? Je ne veux pas être tourmentée ni

surtout commandée. Ce que je veux, c’est être libre et

faire ce qui me plaît. Prends garde de me pousser à

bout. Si tu m’ennuies, je trouverai quelque bon garçon

qui te fera comme tu as fait au borgne.

Le Dancaïre nous raccommoda ; mais nous nous

étions dit des choses qui nous restaient sur le coeur et

nous n’étions plus comme auparavant. Peu après, un

malheur nous arriva. La troupe nous surprit. Le

Dancaïre fut tué, ainsi que deux de mes camarades ;

deux autres furent pris. Moi, je fus grièvement blessé,

et, sans mon bon cheval, je demeurais entre les mains

des soldats. Exténué de fatigue, ayant une balle dans le

corps, j’allai me cacher dans un bois avec le seul

compagnon qui me restât. Je m’évanouis en descendant

de cheval, et je crus que j’allais crever dans les

broussailles comme un lièvre qui a reçu du plomb. Mon

camarade me porta dans une grotte que nous

connaissions, puis alla chercher Carmen. Elle était à

Grenade, et aussitôt elle accourut. Pendant quinze jours,

elle ne me quitta pas d’un instant. Elle ne ferma pas

l’oeil ; elle me soigna avec une adresse et des attentions

que jamais femme n’a eues pour l’homme le plus aimé.

Dès que je pus me tenir sur mes jambes, elle me mena à

Grenade dans le plus grand secret. Les bohémiennes

trouvent partout des asiles sûrs, et je passai plus de six

semaines dans une maison, à deux portes du corrégidor

qui me cherchait. Plus d’une fois, regardant derrière un

volet, je le vis passer. Enfin, je me rétablis ; mais

j’avais fait bien des réflexions sur mon lit de douleur, et

je projetais de changer de vie. Je parlai à Carmen de

quitter l’Espagne, et de chercher à vivre honnêtement

dans le Nouveau-Monde. Elle se moqua de moi.

– Nous ne sommes pas faits pour planter des choux,

dit-elle ; notre destin, à nous, c’est de vivre aux dépens

des payllos. Tiens, j’ai arrangé une affaire avec Nathan

Ben-Joseph de Gibraltar. Il a des cotonnades qui

n’attendent que toi pour passer. Il sait que tu es vivant.

Il compte sur toi. Que diraient nos correspondants de

Gibraltar, si tu leur manquais de parole ?

Je me laissai entraîner, et je repris mon vilain

commerce.

Pendant que j’étais caché à Grenade, il y eut des

courses de taureaux où Carmen alla. En revenant, elle

parla beaucoup d’un picador très adroit nommé Lucas.

Elle savait le nom de son cheval, et combien lui coûtait

sa veste brodée. Je n’y fis pas attention. Juanito, le

camarade qui m’était resté, me dit, quelques jours

après, qu’il avait vu Carmen avec Lucas chez un

marchand du Zacatin. Cela commença à m’alarmer. Je

demandai à Carmen comment et pourquoi elle avait fait

connaissance avec le picador.

– C’est un garçon, me dit-elle, avec qui on peut faire

une affaire. Rivière qui fait du bruit a de l’eau ou des

cailloux.1 Il a gagné douze cents réaux aux courses. De

deux choses l’une : ou bien il faut avoir cet argent ; ou

bien, comme c’est un bon cavalier et un gaillard de

coeur, ou peut l’enrôler dans notre bande. Un tel et un

tel sont morts, tu as besoin de les remplacer. Prends-le

avec toi.

– Je ne veux, répondis-je, ni de son argent, ni de sa

personne, et je te défends de lui parler.

– Prends garde, me dit-elle ; lorsqu’on me défie de

faire une chose, elle est bientôt faite !



1

Len sos sonsi abela.

Pani o reblendani terela. (Proverbe bohémien.)

Heureusement le picador partit pour Malaga, et moi,

je me mis en devoir de faire entrer les cotonades du

Juif. J’eus fort à faire dans cette expédition-là, Carmen

aussi, et j’oubliai Lucas ; peut-être aussi l’oublia-t-elle,

pour le moment du moins. C’est vers ce temps,

monsieur, que je vous rencontre d’abord près de

Montilla, puis après à Cordoue. Je ne vous parlerai pas

de notre dernière entrevue. Vous en savez peut-être plus

long que moi. Carmen vous vola votre montre ; elle

voulait encore votre argent, et surtout cette bague que je

vois à votre doigt, et qui, dit-elle, est un anneau

magique qu’il lui importait beaucoup de posséder. Nous

eûmes une violente dispute, et je la frappai. Elle pâlit et

pleura. C’était la première fois que je la voyais pleurer,

et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon,

mais elle me bouda pendant tout un jour, et, quand je

repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m’embrasser.

J’avais le coeur gros, lorsque, trois jours après, elle vint

me trouver l’air riant et gaie comme un pinson. Tout

était oublié et nous avions l’air d’amoureux de deux

jours. Au moment de nous séparer, elle me dit :

– Il y a une fête à Cordoue, je vais la voir, puis je

saurai les gens qui s’en vont avec de l’argent, et je te le

dirai.

Je la laissai partir. Seul, je pensai à cette fête et à ce

changement d’humeur de Carmen. Il faut qu’elle se soit

vengée déjà, me dis-je, puisqu’elle est revenue la

première. Un paysan dit qu’il y avait des taureaux à

Cordoue. Voilà mon sang qui bouillonne, et, comme un

fou, je pars, et je vais à la place. On me montra Lucas,

et, sur le banc contre la barrière, je reconnus Carmen. Il

me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon

fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli coeur, comme

je l’avais prévu. Il arracha la cocarde1 du taureau et la

porta à Carmen, qui s’en coiffa sur-le-champ. Le

taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté

avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par-dessus

tous les deux. Je regardai Carmen, elle n’était déjà plus

à sa place. Il m’était impossible de sortir de celle où

j’étais, et je fus obligé d’attendre la fin des courses.

Alors j’allai à la maison que vous connaissez, et je m’y

tins coi toute la soirée et une partie de la nuit. Vers

deux heures du matin Carmen revint, et fut un peu

surprise de me voir.

– Viens avec moi, lui dis-je.

– Eh bien ! dit-elle, partons.

J’allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et

nous marchâmes tout le reste de la nuit sans nous dire



1

La divisa, noeud de rubans dont la couleur indique les pâturages

d’où viennent les taureaux. Ce noeud est fixé dans la peau du taureau au

moyen d’un crochet, et c’est le comble de la galanterie que de l’arracher à

l’animal vivant, pour l’offrir à une femme.

un seul mot. Nous nous arrêtâmes au jour dans une

venta isolée, assez près d’un petit ermitage. Là je dis à

Carmen :

– Écoute, j’oublie tout. Je ne te parlerai de rien ;

mais jure-moi une chose : c’est que tu vas me suivre en

Amérique, et que tu t’y tiendras tranquille.

– Non, dit-elle d’un ton boudeur, je ne veux pas

aller en Amérique. Je me trouve bien ici.

– C’est parce que tu es près de Lucas : mais songes-

y bien, s’il guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os.

Au reste, pourquoi m’en prendre à lui ? Je suis las de

tuer tous tes amants ; c’est toi que je tuerai.

Elle me regarda fixement de son regard sauvage et

me dit :

– J’ai toujours pensé que tu me tuerais. La première

fois que je t’ai vu, je venais de rencontrer un prêtre à la

porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de

Cordoue, n’as-tu rien vu ? Un lièvre a traversé le

chemin entre les pieds de ton cheval. C’est écrit.

– Carmencita, lui demandai-je, est-ce que tu ne

m’aimes plus ?

Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes

croisées sur une natte et faisait des traits par terre avec

son doigt.

– Changeons de vie, Carmen, lui dis-je d’un ton

suppliant. Allons vivre quelque part ou nous ne serons

jamais séparés. Tu sais que nous avons, pas loin d’ici,

sous un chêne, cent vingt onces enterrées... Puis, nous

avons des fonds encore chez le juif Ben-Joseph.

Elle se mit à sourire, et me dit :

– Moi d’abord, toi ensuite. Je sais bien que cela doit

arriver ainsi.

– Réfléchis, repris-je ; je suis au bout de ma patience

et de mon courage ; prends ton parti ou je prendrai le

mien.

Je la quittai et j’allai me promener du côté de

l’ermitage. Je trouvai l’ermite qui priait. J’attendis que

sa prière fût finie ; j’aurais bien voulu prier, mais je ne

pouvais pas. Quand il se releva j’allai à lui.

– Mon père, lui dis-je, voulez-vous prier pour

quelqu’un qui est en grand péril ?

– Je prie pour tous les affligés, dit-il.

– Pouvez-vous dire une messe pour une âme qui va

peut-être paraître devant son Créateur ?

– Oui, répondit-il en me regardant fixement.

Et, comme il y avait, dans mon air quelque chose

d’étrange, il voulut me faire parler :

– Il me semble que je vous ai vu, dit-il.

Je mis une piastre sur son banc.

– Quand direz-vous la messe ? lui demandai-je.

– Dans une demi-heure. Le fils de l’aubergiste de là-

bas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n’avez-

vous pas quelque chose sur la conscience qui vous

tourmente ? voulez-vous écouter les conseils d’un

chrétien ?

Je me sentais près de pleurer. Je lui dis que je

reviendrais, et je me sauvai. J’allai me coucher sur

l’herbe jusqu’à ce que j’entendisse la cloche. Alors, je

m’approchai, mais je restai en dehors de la chapelle.

Quand la messe fut dite, je retournai à la venta.

J’espérais que Carmen se serait enfuie ; elle aurait pu

prendre mon cheval et se sauver... mais je la retrouvai.

Elle ne voulait pas qu’on pût dire que je lui avais fait

peur. Pendant mon absence, elle avait défait l’ourlet de

sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant, elle était

devant une table, regardant dans une terrine pleine

d’eau le plomb qu’elle avait fait fondre, et qu’elle

venait d’y jeter. Elle était si occupée de sa magie

qu’elle ne s’aperçut pas d’abord de mon retour. Tantôt

elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous

les côtés d’un air triste, tantôt elle chantait quelqu’une

de ces chansons magiques où elles invoquent Marie

Padilla, la maîtresse de don Pédro, qui fut, dit-on, la

Bari Crallisa, ou la grande reine des bohémiens1 :

– Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi ?

Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa

tête comme prête à partir. On m’amena mon cheval,

elle monta en croupe et nous nous éloignâmes.

– Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de

chemin, tu veux bien me suivre, n’est-ce pas ?

– Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec

toi.

Nous étions dans une gorge solitaire ; j’arrêtai mon

cheval.

– Est-ce ici ? dit-elle.

Et d’un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la

jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la

hanche, me regardant fixement.

– Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle ; c’est

écrit, mais tu ne me feras pas céder.

– Je t’en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Écoute-

moi ! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c’est



1

On a accusé Marie Padilla d’avoir ensorcelé le roi don Pèdre. Une

tradition populaire rapporte qu’elle avait fait pré-sent à la reine Blanche de

Bourbon d’une ceinture d’or, qui parut aux yeux du roi comme un serpent

vivant. De là la répugnance qu’il montra toujours pour la malheureuse

princesse.

toi qui m’as perdu ; c’est pour toi que je suis devenu un

voleur et un meurtrier. Carmen ! ma Carmen ! laisse-

moi te sauver et me sauver avec toi.

– José, répondit-elle, tu me demandes l’impossible.

Je ne t’aime plus, toi, tu m’aimes encore, et c’est pour

cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te

faire quelque mensonge ; mais je ne veux pas m’en

donner la peine. Tout est fini entre nous. Comme mon

rom, tu as le droit de tuer ta romi ; mais Carmen sera

toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra.

– Tu aimes donc Lucas ? lui demandai-je.

– Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que

toi peut-être. À présent, je n’aime plus rien, et je me

hais pour t’avoir aimé.

Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les

arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments

de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui

offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur,

tout ; je lui offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer

encore !

Elle me dit :

– T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi,

je ne le veux pas.

La fureur me possédait. Je tirai mon couteau.

J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce,

mais cette femme était un démon.

– Pour la dernière fois, m’écriai-je, veux-tu rester

avec moi !

– Non ! non ! non ! dit-elle en frappant du pied.

Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais

donnée, et la jeta dans les broussailles.

Je la frappai deux fois. C’était le couteau du Borgne

que j’avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au

second coup sans crier. Je crois voir encore son grand

oeil noir me regarder fixement ; puis il devint trouble et

se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce

cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m’avait dit

souvent qu’elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je

lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l’y

déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai

à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d’elle avec une

petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur

mon cheval, je galopai jusqu’à Cordoue, et au premier

corps de garde je me fis connaître. J’ai dit que j’avais

tué Carmen ; mais je n’ai pas voulu dire où était son

corps. L’ermite était un saint homme. Il a prié pour elle.

Il a dit une messe pour son âme... Pauvre enfant ! Ce

sont les Calés qui sont coupables pour l’avoir élevée

ainsi.

IV



L’Espagne est un des pays où se trouvent

aujourd’hui en plus grand nombre encore, ces nomades

dispersés dans toute l’Europe, et connus sous les noms

de Bohémiens, Gitanos, Gypsies, Zigeuner, etc. La

plupart demeurent, ou plutôt mènent une vie errante

dans les provinces du Sud et de l’Est, en Andalousie, en

Estramadure, dans le royaume de Murcie ; il y en a

beaucoup en Catalogne. Ces derniers passent souvent

en France. On en rencontre dans toutes nos foires du

Midi. D’ordinaire, les hommes exercent les métiers de

maquignon, de vétérinaire et de tondeur de mulets ; ils

y joignent l’industrie de raccommoder les poêlons et les

instruments de cuivre, sans parler de la contrebande et

autres pratiques illicites. Les femmes disent la bonne

aventure, mendient et vendent toutes sortes de drogues

innocentes ou non.

Les caractères physiques des Bohémiens sont plus

faciles à distinguer qu’à décrire, et lorsqu’on en a vu un

seul, on reconnaîtrait entre mille un individu de cette

race. La physionomie, expression, voilà surtout ce qui

les sépare des peuples qui habitent le même pays. Leur

teint est très basané, toujours plus foncé que celui des

populations parmi lesquelles ils vivent. De là le nom de

Calés, les noirs, par lequel ils se désignent souvent1.

Leurs yeux sensiblement obliques, bien fendus, très

noirs, sont ombragés par des cils longs et épais. On ne

peut comparer leur regard qu’à celui d’une bête fauve.

L’audace et la timidité s’y peignent tout à la fois, et

sous ce rapport leurs yeux révèlent assez bien le

caractère de la nation, rusée, hardie, mais craignant

naturellement les coups comme Panurge. Pour la

plupart les hommes sont bien découplés, sveltes,

agiles ; je ne crois pas en avoir jamais vu un seul chargé

d’embonpoint. En Allemagne, les Bohémiennes sont

souvent très jolies ; la beauté est fort rare parmi les

Gitanas d’Espagne. Très jeunes elles peuvent passer

pour des laiderons agréables ; mais une fois qu’elles

sont mères, elle deviennent repoussantes. La saleté des

deux sexes est incroyable, et qui n’a pas vu les cheveux

d’une matrone bohémienne s’en fera difficilement une

idée, même en se représentant les crins les plus rudes,

les plus gras, les plus poudreux. Dans quelques grandes

villes d’Andalousie, certaines jeunes filles, un peu plus

agréables que les autres, prennent plus de soin de leur

personne. Celles-là vont danser pour de l’argent, des





1

Il m’a semblé que les Bohémiens allemands, bien qu’ils

comprennent parfaitement le mot Calés, n’aimaient point à être appelés de

la sorte. Ils s’appellent entre eux Romané tchavé.

danses qui ressemblent fort à celles que l’on interdit

dans nos bals publics du carnaval. M. Borrow,

missionnaire anglais, auteur de deux ouvrages fort

intéressants sur les Bohémiens d’Espagne, qu’il avait

entrepris de convertir, aux frais de la Société biblique,

assure qu’il est sans exemple qu’une Gitana ait jamais

eu quelque faiblesse pour un homme étranger à sa race.

Il me semble qu’il y a beaucoup d’exagération dans les

éloges qu’il accorde à leur chasteté. D’abord, le plus

grand nombre est dans le cas de la laide d’Ovide :

Casta quam nemo rogavit. Quant aux jolies, elles sont

comme toutes les Espagnoles, difficiles dans le choix

de leurs amants. Il faut leur plaire, il faut les mériter. M.

Borrow cite comme preuve de leur vertu un trait qui fait

honneur à la sienne, surtout à sa naïveté. Un homme

immoral de sa connaissance offrit, dit-il, inutilement

plusieurs onces à une jolie Gitana. Un Andalou, à qui je

racontai cet anecdote, prétendit que cet homme immoral

aurait eu plus de succès en montrant deux ou trois

piastres, et qu’offrir des onces d’or à une Bohémienne,

était un aussi mauvais moyen de persuader, que de

promettre un million ou deux à une fille d’auberge. –

Quoi qu’il en soit, il est certain que les Gitanas

montrent à leurs maris un dévouement extraordinaire. Il

n’y a pas de danger ni de misères qu’elles ne bravent

pour les secourir en leurs nécessités. Un des noms que

se donnent les Bohémiens, Romé ou les époux, me

paraît attester le respect de la race pour l’état de

mariage. En général on peut dire que leur principale

vertu est le patriotisme, si l’on peut ainsi appeler la

fidélité qu’ils observent dans leurs relations avec les

individus de même origine qu’eux, leur empressement à

s’entraider, le secret inviolable qu’ils se gardent dans

les affaires compromettantes. Au reste, dans toutes les

associations mystérieuses et en dehors des lois, on

observe quelque chose de semblable.

J’ai visité, il y a quelques mois, une horde de

Bohémiens établis dans les Vosges. Dans la hutte d’une

vieille femme, l’ancienne de sa tribu, il y avait un

Bohémien étranger à sa famille, attaqué d’une maladie

mortelle. Cet homme avait quitté un hôpital où il était

bien soigné, pour aller mourir au milieu de ses

compatriotes. Depuis treize semaines il était alité chez

ses hôtes, et beaucoup mieux traité que les fils et les

gendres qui vivaient dans la même maison. Il avait un

bon lit de paille et de mousse avec des draps assez

blancs, tandis que le reste de la famille, au nombre de

onze personnes, couchaient sur des planches longues de

trois pieds. Voilà polir leur hospitalité. La même

femme, si humaine pour son hôte, me disait devant le

malade : Singo, singo, homte hi mulo. Dans peu, dans

peu, il faut qu’il meure. Après tout, la vie de ces gens

est si misérable, que l’annonce de la mort n’a rien

d’effrayant pour eux.

Un trait remarquable du caractère des Bohémiens,

c’est leur indifférence en matière de religion ; non

qu’ils soient esprits forts ou sceptiques. Jamais ils n’ont

fait profession d’athéisme. Loin de là, la religion du

pays qu’ils habitent est la leur ; mais ils en changent en

changeant de patrie. Les superstitions qui, chez les

peuples grossiers, remplacent les sentiments religieux,

leur sont également étrangères. Le moyen, en effet, que

des superstitions existent chez des gens qui vivent le

plus souvent de la crédulité des autres. Cependant, j’ai

remarqué chez les Bohémiens espagnols une horreur

singulière pour le contact d’un cadavre. Il y en a peu

qui consentiraient pour de l’argent à porter un mort au

cimetière.

J’ai dit que la plupart des Bohémiennes se mêlaient

de dire la bonne aventure. Elles s’en acquittent fort

bien. Mais ce qui est pour elles une source de grands

profits, c’est la vente des charmes et des philtres

amoureux. Non seulement elles tiennent des pattes de

crapauds pour fixer les coeurs volages, ou de la poudre

de pierre d’aimant pour se faire aimer des insensibles ;

mais elles font au besoin des conjurations puissantes

qui obligent le diable à leur prêter son secours. L’année

dernière, une Espagnole me racontait l’histoire

suivante : Elle passait un jour dans la rue d’Alcalà, fort

triste et préoccupée ; une Bohémienne accroupie sur le

trottoir lui cria : « Ma belle dame, votre amant vous a

trahie. » C’était la vérité. « Voulez-vous que je vous le

fasse revenir ? » On comprend avec quelle joie la

proposition fut acceptée, et quelle devait être la

confiance inspirée par une personne qui devinait ainsi,

d’un coup d’oeil, les secrets intimes du coeur. Comme

il eût été impossible de procéder à des opérations

magiques dans la rue la plus fréquentée de Madrid, on

convint d’un rendez-vous pour le lendemain. « Rien de

plus facile que de ramener l’infidèle à vos pieds, dit la

Gitana. Auriez-vous un mouchoir, une écharpe, une

mantille qu’il vous ait donnée ? » On lui remit un fichu

de soie. « Maintenant cousez avec de la soie cramoisie,

une piastre dans un coin du fichu. – Dans un autre coin

cousez une demi-piastre ; ici, une piécette ; là, une

pièce de deux réaux. Puis il faut coudre au milieu une

pièce d’or. Un doublon serait le mieux. » On coud le

doublon et le reste. « A présent, donnez-moi le fichu, je

vais le porter au Campo-Santo, à minuit sonnant. Venez

avec moi, si vous voulez voir une belle diablerie. Je

vous promets que dès demain vous reverrez celui que

vous aimez. » La Bohémienne partit seule pour le

Campo-Santo, car on avait trop peur des diables pour

l’accompagner. Je vous laisse à penser si la pauvre

amante délaissée a revu son fichu et son infidèle.

Malgré leur misère et l’espèce d’aversion qu’ils

inspirent, les Bohémiens jouissent cependant d’une

certaine considération parmi les gens peu éclairés, et ils

en sont très vains. Ils se sentent une race supérieure

pour l’intelligence et méprisent cordialement le peuple

qui leur donne l’hospitalité. – Les Gentils sont si bêtes,

me disait une Bohémienne des Vosges, qu’il n’y a

aucun mérite à les attraper. L’autre jour, une paysanne

m’appelle dans la rue, j’entre chez elle. Son poêle

fumait, et elle me demande un sort pour le faire aller.

Moi, je me fais d’abord donner un bon morceau de lard.

Puis, je me mets à marmotter quelques mots en

rommani. « Tu es bête, je disais, tu es née bête, bête tu

mourras... » Quand je fus près de la porte, je lui dis en

bon allemand : « Le moyen infaillible d’empêcher ton

poêle de fumer, c’est de n’y pas faire de feu. » Et je pris

mes jambes à mon cou.

L’histoire des Bohémiens est encore un problème.

On sait à la vérité que leurs premières bandes, fort peu

nombreuses, se montrèrent dans l’est de l’Europe, vers

le commencement du XVème siècle ; mais on ne peut

dire ni d’où ils viennent, ni pourquoi ils sont venus en

Europe, et, ce qui est plus extraordinaire, on ignore

comment ils se sont multipliés en peu de temps d’une

façon si prodigieuse dans plusieurs contrées fort

éloignées les unes des autres. Les Bohémiens eux-

mêmes n’ont conservé aucune tradition sur leur origine,

et si la plupart d’entre eux parlent de l’Égypte comme

de leur patrie primitive, c’est qu’ils ont adopté une fable

très anciennement répandue sur leur compte.

La plupart des orientalistes qui ont étudié la langue

des Bohémiens, croient qu’ils sont originaires de l’Inde.

En effet, il paraît qu’un grand nombre de racines et

beaucoup de formes grammaticales du rommani se

retrouvent dans des idiomes dérivés du sanscrit. On

conçoit que dans leurs longues pérégrinations, les

Bohémiens ont adopté beaucoup de mots étrangers.

Dans tous les dialectes du rommani, on trouve quantité

de mots grecs. Par exemple : cocal, os, de kokkalon ;

pétalli, fer de cheval, de petalon ; cafi, clou, de carphi,

etc. Aujourd’hui, les Bohémiens ont presque autant de

dialectes différents qu’il existe de hordes de leur race

séparées les unes des autres. Partout ils parlent la

langue du pays qu’ils habitent plus facilement que leur

propre idiome, dont ils ne font guère usage que pour

pouvoir s’entretenir librement devant des étrangers. Si

l’on compare le dialecte des Bohémiens de l’Allemagne

avec celui des Espagnols, sans communication avec les

premiers depuis des siècles, on reconnaît une très

grande quantité de mots communs ; mais la langue

originale partout, quoiqu’à différents degrés, s’est

notablement altérée par le contact des langues plus

cultivées, dont ces nomades ont été contraints de faire

usage. L’allemand, d’un côté, l’espagnol, de l’autre, ont

tellement modifié le fond du rommani, qu’il serait

impossible à un Bohémien de la Forêt-Noire de

converser avec un de ses frères andalous, bien qu’il leur

suffit d’échanger quelques phrases pour reconnaître

qu’ils parlent tous les deux un dialecte dérivé du même

idiome. Quelques mots d’un usage très fréquent sont

communs, je crois, à tous les dialectes ; ainsi, dans tous

les vocabulaires que j’ai pu voir : pani veut dire de

l’eau, manro, du pain, mâs, de la viande, lon, du sel.

Les noms de nombre sont partout à peu près les

mêmes. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus

pur que le dialecte espagnol ; car il a conservé nombre

de formes grammaticales primitives, tandis que les

Gitanos ont adopté celles du castillan. Pourtant

quelques mots font exception pour attester l’ancienne

communauté de langage. – Les prétérits du dialecte

allemand se forment en ajoutant ium à l’impératif qui

est toujours la racine du verbe. Les verbes, dans le

rommani espagnol, se conjuguent tous sur le modèle

des verbes castillans de la première conjugaison. De

l’infinitif jamar, manger, on devrait régulièrement faire

jamé, j’ai mangé, de lillar, prendre, on devrait faire

lillé, j’ai pris. Cependant quelques vieux bohémiens

disent par exception : jayon, lillon. Je ne connais pas

d’autres verbes qui aient conservé cette forme antique.

Pendant que je fais ainsi étalage de mes minces

connaissances dans la langue rommani, je dois noter

quelques mots d’argot français que nos voleurs ont

empruntés aux Bohémiens. Les mystères de Paris ont

appris à la bonne compagnie que chourin voulait dire

couteau. C’est du rommani pur ; tchouri est un de ces

mots communs à tous les dialectes. M. Vidocq appelle

un cheval grès, c’est encore un mot bohémien gras, gre,

graste, gris. Ajoutez encore le mot romanichel qui dans

l’argot parisien désigne les Bohémiens. C’est la

corruption de romané tchave, gars bohémiens. Mais une

étymologie dont je suis fier, c’est celle de frimousse,

mine, visage, mot que tous les écoliers emploient ou

employaient de mon temps. Observez d’abord que

Oudin, dans son curieux dictionnaire, écrivait en 1640,

firlimousse. Or, firla, fila en rommani veut dire visage,

mui à la même signification, c’est exactement os des

Latins. La combinaison firlamui a été sur-le-champ

comprise par un Bohémien puriste, et je la crois

conforme au génie de sa langue.

En voilà assez pour donner aux lecteurs de Carmen

une idée avantageuse de mes études sur le rommani. Je

terminerai par ce proverbe qui vient à propos : En

retudi panda nasti abela macha. En close bouche,

n’entre point mouche.

Table



La Vénus d’Ille.............................................................. 4

Carmen ........................................................................ 54

Cet ouvrage est le 83ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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